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 (saul) spectrum.

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▴ avatar : alycia debnam-carey.
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MessageSujet: (saul) spectrum.   Sam 29 Avr - 22:37

« spectrum. »

Judith s’arrête sur la dernière marche, parce qu’elle vient de voir sa silhouette sortir d’une des pièces. Il est loin, si loin que l’illusion d’un homme sur ses deux jambes est réellement parfaite. De temps à autres, pendant qu’il parle, il fourre sa paluche dans sa barbe en broussailles, dans ses mèches un peu trop longues, ou il la crispe sur sa cuisse. Malgré la distance, elle entend sa voix porter quelques mots, indistincts et auxquels elle ne porte pas tellement d’intérêt. Elle a assuré à Randy qu’elle irait voir Saul pour savoir si un milicien pouvait l’accompagner jusque chez elle – le vrai chez elle, celui du dehors – seulement maintenant, elle se demande s’il ne vaudrait pas mieux partir comme hier. Jude n’a pas tellement envie d’enfreindre les règles, mais elle a encore moins besoin de se faire escorter par un visage inconnu. Ou pire, l’un de ceux la blâmant pour ses choix ou ne pouvant simplement pas la tolérer. S’il s’agissait d’Alek, pourquoi pas. Néanmoins, un seul sur des dizaines, c’était prendre un risque. Elle prend une brusque inspiration, lance sa jambe vers l’avant et termine sa descente, donnant une légère tape sur la rambarde du plat de la main. Un geste qu’elle regrette un peu, parce que ça lui rappelle qu’elle n’est pas guérie. Elle a quelques estafilades au dos de ses dextres, vestiges d’hier soir, et même les traits de son visage sont encore tirés. Avec la convocation de Randy, elle n’a pas pu rattraper le sommeil dont elle avait pourtant cruellement besoin. En avançant, Judith passe ses phalanges sur sa nuque, derrière la masse de cheveux bruns détachés.

L’interlocuteur de Saul s’est déjà détourné lorsqu’elle s’approche de lui, balançant un bras, puis l’autre sans trop savoir qu’en faire. En temps normal, elle aurait simplement glissé ses mains dans ses poches, mais ça lui fait mal de frotter sa peau avec du jean. Autant s’éviter les petites douleurs inutiles. Ne sachant pas s’il l’a remarquée pendant sa marche, elle s’éclaircit la gorge pour attirer son attention, le contournant de quelques pas pour lui faire face.

« Hey. Désolée d’avoir déposé Agate aussi tôt ce matin, Lee voulait me voir. » Est-ce qu’il le savait, est-ce qu’il l’a appris ? Elle guette sur son visage la moindre information. Peut-être qu’il l’ignorait dans le fond, et qu’il est simplement curieux de savoir pourquoi Randy aurait eu besoin d’elle. « Ecoute, je… »

Judith se mord la lèvre inférieure, détourne le regard vers le mur, vers le sol, revient vers lui. Ce n’est pas de la gêne qu’elle ressent, elle cherche juste une façon formuler sa demande. Avec un amusement intérieur, elle se demande s’il se pose des questions devant son bref silence. Est-ce qu’il s’imagine qu’elle va vouloir parler de ce qui s’est passé hier soir ? Ou est-ce qu’il la connaît assez maintenant ?

« J’ai eu l’autorisation de sortir. Il ne sait pas tout, mais ça lui a suffi. » Traduction : j’ai omis de larges parties de la vérité, mais c’est passé. « Enfin, il veut juste que j’emmène un milicien avec moi, pour éviter… les mauvaises rencontres, je dirais. J’ai entendu des gars discuter la dernière fois d’un groupe de survivants assez violents. » Jude coince entre le pouce et l’index une mèche brune, qu’elle fait rouler sous la pulpe et qu’elle tiraille un peu, sans grande conviction. « J’ai dit que j’aviserai avec toi, t’es le plus à même de savoir lequel de tes gars serait disponible pour un babysitting. » L’ironie du terme ne lui échappe pas, elle fait même fleurir un sourire narquois sur ses lèvres. « Ce sera juste l’affaire de deux ou trois heures. »

Et avec un peu de chance, elle reviendrait cette fois avec Aspen. Sa mère ne pouvait pas refuser cette opportunité sous prétexte qu’elle était dévastée par la mort de Luis. Elle ne le pouvait pas… parce qu’elle avait encore des enfants. Aspen n’était pas comme Lowell : elle n’abandonnait personne. Il fallait simplement qu’elle parvienne à le lui rappeler. Et à défaut, Judith serait rassurée de la voir avec une meilleure mine que la veille. Au moins ça.

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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Dim 30 Avr - 22:20




SPECTRUM
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Avant même qu’elle n’approcha, il l’avait remarqué. Du coin de l’œil, Saul avait flairé le piège et les ennuis, dans la posture en retrait, dans ses bras qu’elle balançait autour d’elle comme une enfant devant le fait accompli. En pleine conversation avec un chef de la sécurité, Vasarely s’efforçait de détourner son attention de la silhouette lointaine. Opinant du chef plus qu’à l’accoutumé, il écoutait d’une oreille discrète les derniers tenants d’une affaire importante, mais qui ne le passionnait plus autant que de la présence timide, en ces lieux, de Sykes. Les derniers détails sifflés entre ses lèvres presque closes, dans une demi voix qu’il ne voulait pas alarmante, il serra la main de son interlocuteur, le dernier s’en allant ravi, avant que son regard ne ratisse à nouveau le couloir. Il lui sembla qu’elle était partie, lorsque quelques pas de côté le firent pivoter sur lui-même. Une odeur de fleur plus tard et elle s’éclaircissait déjà la gorge. « Hey. » Lança Saul pour seul bonjour. Il ne pipa mot quant à la situation de ce matin. Agate avait débarqué tôt, le visage encore endormi, montant vers sa chambre à petits pas feutrés ; retardant la journée de Saul et les différentes réunions planifiées avant le début de la journée. Abandonnant la gamine seule chez eux, il s’était assuré qu’un voisin passe vers huit heures pour la réveiller et l’emmener à l’école – ou le semblant de classe pédagogique mise en place dans le camp. Rien de trop dramatique, mais assez pour faire sortir Saul de ses gongs sur le moment, Saul qui à l’instant se tenait plus coit que les murs alentours, un peu abasourdi et étonné d’entendre des excuses émaner des deux lèvres sèches de Sykes.

Elle prit le temps, ou plutôt, elle cherchait ses mots, jetant de temps à autre des regards vers le sol, vers les alentours, relevant ses yeux de biche vers les siens, comme à la recherche de la bonne formule. « Tout va bien ? » Demanda simplement Saul. La question était vague et englobait plusieurs de ses préoccupations. Sa première inquiétude concernait Randy. Pour quelles raisons Lee aurait cru bon de la demander à une heure et à un moment pareils, alors que le camp résonnait encore des rixes d’hier et que l’œuf sur la pommette de Saul n’avait pas eu le temps de dégonfler. Sûrement pas à propos de sa sortie d’hier non plus, ou elle serait déjà au trou, connaissant Randy. Peut-être l’histoire concernait sa mère, celle-là même, cause du remue-ménage d’hier soir, de sa chute sur le parquet de la cuisine, de ses deux mains écorchées dont elle ne savait que faire et qui allaient et venaient, brimbalantes, dans les airs autour d’elle.

La sentence tomba finalement, et Saul détourna le regard. J’ai eu l’autorisation de sortir. Il grogna, à la fois satisfait par sa décision de demander l’autorisation à Randy et déçu de savoir que celui-ci le lui avait accordé, malgré tout. Les yeux de Judith étaient deux morceaux de chairs rougis et gonflés, par le manque de sommeil et l’inquiétude. Elle faisait tourner une mèche brune entre ses doigts écorchés en évoquant les alentours incertains et les nouveaux dangers qui avaient rodé dans les environs. Saul acquiesça sans plus de détails. Il venait tout juste d’avoir vent des Horsemen et leurs déploiements dans la région ne lui disait rien de bon. Vasarely releva son regard vers Judith et la jaugea de sa légendaire sympathie. « Tu retournes voir ta mère ? » Il n’avait pas besoin d’une réponse pour le savoir. Il n’avait qu’à observer le ballet de ses doigts s’entortiller sur eux-mêmes, de cette lippe inférieure qu’elle attrapait pour de pas affronter l’effroi de son regard inquiet. « Très bien. Allons-y. » Lâcha-t-il soudain, brutalement. Ajustant l’étui du poignard à sa ceinture, il lui fit signe de le suivre alors qu’il s’engageait vers la sortie. Boitant légèrement en soufflant comme un bœuf, Saul accéléra le pas pour trottiner jusqu’à l’armurerie. « Salut Betty. » Il salua la petit femme blonde d’un geste vague de la main. « On sort. Donne-lui un python chargé et un poignard, peu importe. » Dit-il en désignant Judith. Saul attrapa un sac à dos qu’il remplit d’une petite bouteille d’eau et de quelques bars énergétiques. « Tiens. » Il jeta le tout dans les bras de Sykes, montrant du doigt l’arme qu’elle venait de recevoir. « Tu sais t’en servir ? » Demanda-t-il en attrapant son fusil, ouvrant le réservoir pour s’assurer du contenu, faisant claquer l’arme brutalement. Il la glissa dans son dos avant de se diriger vers les portes, un dernier grognement en direction de Betty pour simple merci. Sans doute Saul aurait-il pu préciser qu’il allait être celui qui l’accompagnerait aujourd’hui. Mais ce ne serait pas faire honneur à sa réputation.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Lun 1 Mai - 5:46

« spectrum. »

Saul et sa délicatesse légendaire. Tu retournes voir ta mère ? Judith le considère un court moment, hésitant pour un sobre acquiescement et, finalement, ses yeux roulent dans leurs orbites avec ironie. Elle hausse un sourcil en lui renvoyant son regard, esquissant un sourire ravageant d’innocence moqueuse.

« Non, je vais cueillir des pâquerettes. »

Quand elle lui sort ça, elle a le menton qui remue de droite à gauche. Elle a même l’œil qui pétille un peu, comme si se foutre de lui était la meilleure chose qui lui soit arrivée depuis longtemps. D’un autre côté, cette tentative est simplement là pour alléger l’atmosphère. Elle le voit l’orage dans ses yeux plissés. Elle l’entend dans le grognement qu’il a lâché, plus tôt. Il n’est pas spécialement enthousiaste face à sa demande. Il faut savoir ce qu’il veut : qu’elle enfreigne les règles, ou qu’elle les respecte ? Elle pense à ça, mais en même temps, elle devine que ce n’est pas ça qui contrarie l’ancien militaire. La seule chose qu’elle fait en pensant à la véritable raison de ce froncement de sourcils, c’est sourire. Parce qu’il a beau être grognon, il ne peut pas s’empêcher de se soucier des gens. A sa façon brusque et improbable. Mais il le fait. Néanmoins, quand il embraye sans prévenir sur un let’s go sorti de nulle part, elle a le visage qui tique et elle doit pratiquement s’élancer à sa suite tant il claudique rapidement. Il ne lui a pas laissé guère le temps de réagir. Il s’impose, parce qu’elle lui a laissé une petite marge de manœuvre.

« Attends, tu… »

Putain, depuis quand est-ce qu’un unijambiste marche aussi vite ? Elle s’attendrait presque à le voir se mettre à galoper comme un étalon, juste pour qu’elle ne puisse pas formuler les questions qu’ils laissent derrière eux. Pourquoi est-ce qu’il tient tellement à l’accompagner ? Pourquoi ne pas laisser cette corvée – parce que soyons honnête, ça risque d’en être une grosse – à quelqu’un qui n’aura pas envie de la jeter aux premiers rôdeurs venus ? Elle sait déjà qu’ils vont se chamailler pendant un tiers du trajet, marcher en silence pendant un autre morceau et, avec un peu de chance, s’échanger des civilités pendant dix ou vingt minutes. Sauf s’il décide de grogner dans sa barbe. Et curieusement… ça l’amuse. Ça lui plaît, qu’il fasse ça pour elle. Il n’est pas obligé et il le fait quand même. L’abruti.

Ils s’engouffrent dans l’armurerie, territoire sacro-saint dans lequel Judith n’a fait que passer les premiers mois avant de n’avoir finalement plus aucune excuse pour y mettre le pied. Quand elle était Nettoyeuse, il fallait bien qu’elle s’arme. Mais une infirmière n’en a pas besoin, à moins de sortir. Quand il demande à Betty de lui fournir le nécessaire, elle adresse un regard à la femme. Chez elle, elle a le couteau de cuisine qu’elle avait attrapé avant de quitter le domicile familial presque un an auparavant. Seulement, ce genre de truc, ça ne vient pas avec un étui et ça se coince sûrement plus facilement qu’un de ces couteaux de combat qu’elle lui refile. Elle l’accroche à sa cuisse, suspend le holster du python à sa ceinture avec des gestes un peu maladroits. Reggie lui avait montré certaines astuces, couvrant notamment les armes blanches qui étaient plus utiles dans leur poste. Peu de temps avant qu’elle ne soit transférée chez les médecins, il avait commencé à lui dire comment s’y prendre avec une arme à feu… Il y avait bien son père qui avait survolé ce domaine, majoritairement pour leur apprendre à ne pas les craindre, mais aussi à ne pas les surestimer. Elle se souvient des détonations dans le centre de tir. Du poids de son premier flingue. Ce n’était l’histoire que de deux ou trois séances, juste assez pour qu’elle sache à quoi ça ressemble. En y repensant, elle aurait sûrement dû insister. Mais Jude ne pensait pas avoir l’âme d’une guerrière : juste celle d’une guérisseuse.

« J’ai appris. Un peu. Ne compte pas sur moi pour en abattre un, c’est tout. » Elle considère le python avec un léger pli au milieu du front. Sérieuse, entièrement et complètement. « Promis, je ne ruinerai pas ta seule jambe de valide par erreur. »

Elle salue Betty quand Saul sort, le suivant en rangeant précautionneusement l’arme dans son holster. Il avance toujours, le bougre, comme si en faisant ça, Judith ne pourrait pas lui opposer de refus. Il n’a pas entièrement tort, parce qu’elle doit allonger ses foulées pour calquer son rythme sur le sien. Il a beau avoir une prothèse, il est pratiquement deux fois plus grand qu’elle, ce qui l’aide à tracer pendant qu’elle est dans son ombre. Il est encore tôt, les premiers survivants débutent leurs rituels matinaux. Ceux qui sont relevés de leurs gardes nocturnes, ceux qui vont nettoyer la périphérie du camp, ceux qui vont devoir assurer des tâches moins rébarbatives. L’école a débuté depuis presque une heure, ce qui explique la présence de Saul à cette réunion. Il n’aurait pas choisi de la suivre non plus s’il avait dû se soucier d’Agate. Elle fait un pas un peu plus long que les autres, tend le bras pour entourer son coude de la main.

« Ralentis, grand-père, tu ne vas jamais pouvoir tenir le rythme. »

Sa maison n’était pas si loin du quartier Ouest, ils n’avaient pas à courir pour y parvenir rapidement. Elle laisse ses doigts couler le long de son avant-bras, effleurant sa main nerveuse en résistant à l’envie subite de la prendre. Judith s’éclaircit un peu la gorge, adapte sa démarche à la sienne, se demandant un instant ce qu’ils peuvent bien donner comme image. C’est la première fois qu’elle quitte Lafayette, tout du moins avec un barda aussi impressionnant sur les épaules. Les miliciens aux postes de surveillance saluent Saul, certains plus chaudement que d’autres. Elle le laisse faire la parlote quand c’est nécessaire, restant une silhouette silencieuse – presque sage – le reste du temps. Il ne leur faut guère plus de dix minutes pour se retrouver aux dernières limites des barricades. Là où les Nettoyeurs ont le plus de travail à faire, parce que les morts-vivants viennent traîner dans le coin, attirés par le bruit et les vivants.

« Tu n’es pas obligé de faire ça. Quelqu’un d’autre le pourrait. » Les mots de Judith sortent finalement pendant qu’ils s’éloignent de ce qu’il leur reste de civilisation. « Marcher autant ne va pas t’arranger. »

Évidemment qu’il le sait. Il va probablement la renvoyer dans ses cordes, d’ailleurs. Elle pince les lèvres dans un sourire narquois, le bouscule d’une légère bourrade dans l’épaule. Et cette fois, c’est elle qui marche un peu plus vite. La perspective de retrouver sa mère pourrait lui donner des ailes. Elle n’avait peut-être pas envisagé d’avoir Saul à ses côtés, mais ce n’est pas désagréable d’avoir son visage bougon au coin des yeux. Sa présence est rassurante. Tout comme il lui est impossible de prétendre avoir oublié la chaleur de son étreinte, elle se remémore surtout ses quelques mots. Je suis là. A-t-il la moindre idée de ce que ça représente pour elle ?

« Merci, » qu’elle souffle finalement en détournant le regard vers la route, vers les bâtiments explosés et abandonnés pour la plupart. Quelques cadavres, de véritables cadavres, traînent. Ceux-là, elle s’efforce de ne pas s’attarder dessus. Dans les quatre ou cinq qu’elle voit sur le trajet, seulement deux ont la tête intacte. Leur blessure doit être de l’autre côté. Il n’y a que comme ça qu’ils s’arrêtent. Détruire le tronc cérébral, c’est l’ultime réponse.  « Et toi alors, comment tu te débrouilles avec ce gros machin ? »
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mar 2 Mai - 2:16




SPECTRUM
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Le manche du couteau dans sa petite main pâle est presque trop grand. Judith serre l’arme comme si celle-ci menaçait de lui échapper à tout moment, et alors qu’il l’observait du coin de l’œil en ajustant le sien à sa ceinture, Saul se félicita de la bonne décision qu’il avait pris en la retirant du groupe des nettoyeurs. Non pas qu’il sous-estimait ses capacités de boucher, mais il préférait voir ces grands et jolis doigts fins suturer des plaies crasseuses plutôt que de donner la mort à de la barbaque mouvante. Malgré les grimaces, les pieds de nez et l’éternel arrogance qu’elle ne pouvait s’empêcher de faire naître de ses lippes, il y avait encore quelque chose de pur, d’angélique, au pied de ses pommettes facétieuses et de l’ombre légère des paupières de Judith. Une part enfantine, innocente, qui finirait par s’effacer avec le temps, si elle n’était pas déjà en train de se faire la malle. Lorsque Betty lui glissa le révolver entre les mains de la gamine, Saul sentit s’écorcher l’image. Il détourna le regard, s’affairant sur son propre équipement.

Terminant de coincer la lanière du fusil sur son épaule, le lieutenant s’approcha de Sykes pour l’aider à ajuster le holster. Elle n’a pas pensé à vérifier l’état de l’arme, et sans lui en porter rigueur, Saul la sort de son étui, vérifiant le contenu du barillet. « Alors tu penseras à mettre la sécurité la prochaine fois. Sinon c’est ta jambe plutôt que la mienne qui risque de partir. » Sans douceur, il lui rendit l’arme et ajusta la ceinture. Clic. Un hochement de tête satisfait plus tard, ils partaient en direction des portes.

Il continue sur ce même pas, plus habitué que décidé. Parcourir le camp de droite à gauche était devenu son activité principale, et lorsqu’il ne devait pas encadrer des missions de reconnaissance ou terroriser les nouvelles recrues de la Milice, Saul avait pris l’habitude d’aller et venir pour marquer sa présence. Faire fit d’une autorité qu’il avait eu du mal à imposer, la faute sans doute à ce morceau de plastique brimbalant qui le suivait péniblement, légèrement en retrait. Alors qu’il a déjà revêtit son masque des mauvais jours pour perpétuer le mythe jusqu’aux sentinelles des portes, la petite main chaude vint passer sur son bras. Malgré lui, Saul se sentit ralentir. Tu ne vas jamais pouvoir tenir le rythme. Les doigts glissent le long de l’avant-bras sans atteindre la main. Il la sent, furtive, sur le dessus de son pull. Le lieutenant jeta un regard bref à Judith, interrompu par la voix nasillarde d’une des sentinelles, perchées dans les tours qui gardaient l’entrée du camp. « Yoooo Vasarely. » On cracha à ses pieds. Ledit Vasarely posa une main sur son holster et releva la tête. « Johnson. » L’individu le regardait avec un sourire narquois. « Je t’avais pas mis au trou pour une semaine ? » L’autre ricane. « C’était la semaine dernière, ça. » Saul sentit le regard de Johnson dévier vers Judith, silencieuse à ses côtés. « Fais ouvrir la porte ou je t’y renvoie d’office. » Grinça brusquement le sous-chef. « Et elle a le droit de sortir, elle ? » Il désignait Judith avec une suffisance ignoble. « Tu peux descendre pour venir vérifier, mais je peux pas te promettre que j’te foutrais pas une droite dans la foulée. » L’autre hésita, mais en voyant la main de Vasarely posé sur l’arme à sa ceinture, engagea la réflexion. Un tour de neurones plus tard, il eut un haussement d’épaules dans un nouveau raclement de gorge, comme si l’affaire n’en valait pas la peine. Que ce n’était que partie remise. Sifflant entre ses doigts, Johnson fit signe aux deux gamins postés plus bas. Ces derniers soulevèrent la large barre de fer qui bloquait les deux battants avant de les ouvrir à demi, assez pour laisser passer leurs deux corps. « Merci connard. » Maugréa Saul avant de refermer le métal derrière eux.

Ils continuèrent en silence. Les pas furtifs et légers de Judith contrastaient brutalement avec le manque évident de délicatesse et d’éloquence de la démarche de Saul, lequel ressassait encore dans sa tête les différentes possibilités de punition envisageables pour Johnson. Depuis le début, ils n’avaient su échanger qu’insultes et menaces ; et Saul le prenait comme personnellement responsable de son manque de popularité auprès de certains Miliciens. Alors que devant Randy ce dernier jouait les petites filles modèles, il s’était lancé en coulisses dans une vendetta personnelle contre Vasarely, dont l’unique préoccupation était de trouver toutes les excuses du monde pour l’envoyer au trou, ou mieux encore, au peloton d’exécution. Devant les avantages de la hiérarchie dont Saul bénéficiait, Johnson avait choisi l’angle d’attaque le plus déplorable qui soit pour assouvir ses besoins de cruauté, et parsemaient leurs conversations de références légères mais néanmoins impitoyables à la jambe manquante de son supérieur. Aussi, lorsqu’une énième boutade de Sykes le ramena à son membre amputé, la frustration de Saul se muta brutalement en fureur. « ARRÊTE avec ma jambe. » Il gueula, s’arrêtant brutalement dans sa marche pour lui faire face. « Je sais que j’en ai qu’une, je suis même le premier au courant. Alors tu peux t’abstenir de me le rappeler toutes les trente secondes. » Vocifère-t-il. Saul sait que ça ne sert à rien. Que dans cinq minutes, elle va recommencer. La prothèse, ses boitements, et le reste. Il se donne des airs pour avoir encore l’air autoritaire, comme s’il voulait lui faire comprendre qu’il faisait ça pour elle, alors qu’il aurait eu le choix. D’en faire la responsabilité de quelqu’un d’autre, de la jeter parmi tous ces immondices qui constituaient la milice, d’en trouver un pas trop dégueulasse pour qu’il la lui ramène en entier ; mais à quel prix. Johnson n’était pas une exception parmi la meute qui entourait le conseil. L’ancien lieutenant piétina un moment sur place, comme si tout ça, c’était trop. Comme s’il regrettait de le lui avoir dit, ou de ne pouvoir exprimer ce qu’il voulait réellement dire. Après un râle excédé, Saul continua de siffler : « Et si tu crois que j’allais te laisser y aller avec un de ces chiens, tu te fourres le doigt dans l’œil. Maintenant, avance, tu m’énerves. »

Et à nouveau, le silence. Cette fois-ci, Judith est en tête, et Saul piétine, grogne, modère. Lentement, se calme. Elle avait dû s’en douter, après tout. Que du manque de sommeil, de ses déboires avec Agate, avec Bruce et les Horsemen, avec ses deux beaux yeux verts et ses mains écorchés, il s’en inquièterait avec l’ardeur de milles colères divines. Il l’entend le remercier, dans un souffle. Le sien se brise avec leur marche. Elle se réfère au fusil accroché à son épaule, et d’un ton bien plus posé, il lui répond. Pour ne pas laisser le silence et sa colère être la seule chose dont elle se souviendrait de cette marche. « Mal. » Admit Saul. « C’est ça de prendre du grade dans la Navy. A partir d’un moment, tu finis par rouiller. » Elle le savait, sans doute, comme il était de la connaissance générale au sein du camp, que Saul avait été mécanicien dans l’armée. Ni boucher, ni administrateur. Un gars avec les mains dans le cambouis, qui se demandait encore comment le sang avait remplacé la rouille. Cette pensée le ramena à leur destination et qui les y attendait. Peut-être ferait-il bien de rester à l’égard, au risque d’effrayer plus encore la matriarche Sykes. Judith était restée discrète sur les raisons qui empêchaient cette dernière de vouloir se joindre à Lafayette, mais Vasarely se doutait qu’un membre du conseil – doublé d’un militaire – ne faciliterait pas un potentiel changement d’avis. Alors qu’il se rapprochait de la demeure des Sykes, Saul rattrapa Judith en quelques pas qui s’engageait déjà dans l’allée. Il attrapa son bras, doucement. « Je vais rester là. » Lui annonça-t-il. « Appelle-moi si tu as besoin d’aide. » Il la fixa un peu plus longtemps qu’à l’accoutumé. Sa main se leva vers la joue de la gamine, là où le vent malmenait les mèches brunes et il replaça machinalement l’une d’entre elle derrière son oreille. Bonne chance.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mar 2 Mai - 4:55

« spectrum. »

Le hurlement que pousse soudainement Saul la laisse interdite, presque vulnérable. C’est qu’elle n’est pas vraiment remise de ses émotions, Judith : il lui intime d’arrêter ses remarques désobligeantes et une partie d’elle a juste envie de rentrer la tête dans les épaules devant sa fureur. C’est déplacé, de pointer du doigt l’infirmité des autres, elle le sait. Sauf que ça n’a jamais semblé mauvais de le faire avec lui. C’est un jeu maladroit, à défaut d’être quelque chose de réellement amusant. Et puis, c’est une façon de lui dire qu’elle se soucie de son état. Elle lui renvoie son regard furibond, ne réplique finalement pas et avance plus vite. Sa gorge s’est légèrement nouée quand elle reprend la parole, plusieurs minutes après. Jude est douée pour cacher ses émotions, pour prétendre que le monde tourne bien. Se laisser abattre par quelques mots, par quelques gestes, ce n’est pas dans ses habitudes. Même l’épidémie n’a pas su entamer ses espoirs. Pas totalement du moins : alors ce n’est pas le tempérament à chier du militaire qui va lui faire avoir une mine sombre. Il fronce suffisamment des sourcils pour deux. Il a tenté de s’excuser à sa façon, ça suffi pour qu’elle décide de le remercier du bout des lèvres pour sa présence. Parce que Saul a beau se comporter comme un abruti, il lui arrive d’être un adorable abruti quand il arrête de vouloir grogner sur le monde entier. Un jour, ses cris avaient retenti jusque dans l’infirmerie, ce qui avait poussé Primrose à lâcher un commentaire à demi-mots, que Judith avait relevé. Elle se souvient lui avoir demandé ce qui pouvait bien rendre un homme aussi désagréable et la médecin avait soumis l’idée que perdre une jambe n’était certainement pas à le rendre plus docile, même si dans le fond il avait toujours était une sorte d’emmerdeur. Mais puisque Saul vient littéralement de lui interdire de faire la moindre remarque reliée de près ou de loin à son infirmité, Judith embraye sur un autre sujet.

Le poste qu’il occupait au sein de l’armée n’est pas vraiment un secret ; il suffit de s’y intéresser un peu pour apprendre la vérité. Contrairement à d’autres qui pataugeaient dans la merde et le sang, il n’avait eu qu’à essuyer le cambouis sur ses mains pendant des années. Jusqu’à ce qu’une mission tourne mal et qu’il doive porter cette prothèse en permanence. Pas la période la plus glorieuse de son service, d’ailleurs. Mécanicien, c’est le poste de l’ombre dans le fond. Celui que tout le monde a tendance à oublier, sauf quand un véhicule tombe en panne ou qu’il faut retaper les communications foireuses. Il a beau dire, Saul, il doit quand même mieux se débrouiller qu’elle avec son arme. Ses yeux dévient de la route vers le Colt à sa ceinture, elle passe les doigts sur la sécurité qu’il a enclenché pour elle.

« Mieux vaut être rouillé que tirer dans l’vent. » Quoi que. Ils font encore quelques mètres, et elle oublie jusqu’à la présence de Saul en apercevant les contours de sa maison ; c’est sa main qui s’attarde sur son bras qui la ramène au chemin. Il range l’une de ses mèches derrière son oreille. Judith ferme doucement les yeux, laissant le contact les apaiser, elle et son cœur sauvage. « Le temps que t’arrives, je me serais fait dévorer vivante tu sais. »

Une seconde. Un ange passe. Et elle a ce petit sourire de chieuse, avant de finalement laisser sa dextre affleurer sur la sienne, la serrer tendrement avant de s’échapper comme un papillon virevoltant. Si elle s’écoutait, elle se mettrait à courir pour dévaler les vingt derniers mètres qui la séparent de la porte. De sa mère. Mais faire autant de bruit ne serait guère intelligent, et à défaut d’être une survivaliste, Jude sait qu’il ne faut pas tenter le diable. Elle se glisse sur les marches, pousse la poignée pour avancer dans le corridor familier. La dernière fois qu’elle a vu Aspen, c’était dans le salon ; plus proche que la chambre pour s’allonger. C’est là qu’elle se dirige en premier. Il y a bien du sang sur le canapé, mais pas de mère. Elle ne flanche pas, elle continue d’arpenter les pièces. Salle de bain. Cuisine. Elle revient sur ses pas, son beau regard plein d’espoir se ternissant un peu. Est-elle déjà repartie ? Elle monte les marches, d’un pas légèrement moins guilleret. Sa chambre. Celle d’Elise qu’ils n’ont jamais vidé. Celle de Luis, avec ses derniers jouets d’enfant. Les salles de bain. La chambre de ses parents. C’est là qu’elle voit les affaires d’Aspen posées au pied du lit. Judith s’immobilise sur le pas de la porte. Son cœur rate un battement : elle est là. Elle ne serait jamais partie sans son barda. Son propre sac pèse sur ses épaules, tout comme le holster à sa ceinture ou l’étui attaché à sa cuisse gauche.

« Maman ? » Elle interpelle doucement. « T’es là ? » Un peu plus fort. Et c’est là que tout bascule. Une ombre au coin de l’œil. Un râle, un grognement. « Ma… » La main qui se tend vers elle est livide. La silhouette titube, entre dans son champ de vision – les forts rayons solaires qui pénètrent à flots de la fenêtre ne suffisent pas à ancrer cette scène suffisamment pour qu’elle réalise. C’est surréaliste. Impossible. « …man… »

Elle reconnaît le tee-shirt maculé de sang. Les courts cheveux blonds, sales et emmêlés. Le nez droit, la bouche aux lèvres minces. Les dents qui claquent en la voyant, par contre, ne sont pas celles de sa mère. Le regard affamé non plus. La démarche ivre, les veines qui transparaissent sous la peau morte, rien ne va. Jude hoquète, fait un pas en arrière et trébuche sur une chaussure de Luis restée dans le couloir. Elle se reprend en s’appuyant contre le mur, mais Aspen est déjà sur elle. Elle tend les bras vers la gamine comme pour l’enlacer. Le cœur de Judith tambourine à ses oreilles. C’est sa mère. C’est un monstre. Les serres du cadavre se referment violemment sur son poignet et, sans même réaliser la portée de son geste, la brunette se dégage brusquement en reculant de plus belle. Son dos heurte une cloison de bois. Elle ne réfléchit pas plus longtemps, se réfugie derrière la porte en priant tous les dieux que cela suffise. Suffise à éloigner les cauchemars et les monstres sous le lit. Elle halète, elle a le regard un peu fou et les muscles crispés par la terreur. Derrière elle, la chambre de Luis l’entoure, comme pour l’étouffer de souvenirs. Aspen gratte à la porte, quémande une dernière étreinte. Et Jude se laisse doucement glisser contre le bois, étouffant sa respiration en plaquant les mains contre sa bouche. Les bruits des ongles raclant la surface deviennent l’unique chose qu’elle est capable de comprendre. Les grondements affamés. C’est sa mère derrière cette porte. C’est un monstre sous son lit d’enfant. Il n’y a aucune lumière qui pourra chasser ces ombres-ci. Les monstres sont réels. Les fantômes aussi. They live inside us, and sometimes, they win.


Dernière édition par Judith Sykes le Jeu 4 Mai - 10:24, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mer 3 Mai - 3:05




SPECTRUM
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Soudain, elle s’éloigne dans par le petit portique et s’engage jusqu’au porche qui mène à la maisonnée. Dans un dernier sourire d’encouragement, Saul la suit du regard jusqu’à ce qu’elle referme doucement la porte derrière elle. Près de la porte, le drapeau américain flottait mollement au vent. Ses lèvres lâchent un soupir. Se défaisant de son arme, l’ancien lieutenant s’installa sur le petit muret froid qui bordait la propriété des Sykes. Glissant une main dans la poche de derrière de son pantalon, il en tira un briquet et un paquet de cigarettes qu’il ouvrit méticuleusement. Précieux cargo. Le bâton de nicotine lui tomba dans la paume de la main, et tout en le glissant à ses lèvres, il fit cliquer le briquet. Les odeurs de tabac s’élevèrent doucement. Autour de lui, les rues étaient calmes, désertes. Pêle-mêle les cadavres s’entassaient sur le bord de la route. Ceux qui avaient péri au volant des bagnoles enfoncés dans les arbres, les clôtures des baraques, gisaient encore au volant, silencieux, le crâne percé, ou grognait dans le vide contre des vitres qui restaient muettes. Ceux qui n’avaient pu fuir ou rejoindre le camp à temps, eux, gisaient dans les caniveaux ou sur les trottoirs. Ils avaient cru, jusqu’à trop tard, qu’ils pourraient réchapper au massacre. Comme la mère de Judith. Saul leva les yeux vers la demeure des Sykes, inspirant et soufflant la nicotine par le nez. Bien qu’il ait plus à loisir de côtoyer le père Sykes au quotidien, celui-ci n’avait jamais pipé mot de sa femme et Saul l’avait longtemps cru enterrée jusqu’à ce que Judith ne lâche finalement la bombe. Considérant l’air hébété de cette dernière face à cette révélation, elle non plus ne s’était jamais attendu à un tel dénouement. Alors même si d’Aspen, il savait peu, savoir que Judith comptait sur elle lui suffisait. Il fallait profiter du miracle. On a tous besoin d’une mère.

Saul était presque arrivé à la fin de sa clope lorsqu’il commença à trouver le temps long. Pas seulement selon ses critères difficilement inégalables – il avait simplement la sainte horreur d’attendre – mais à l’heure qu’il était, elle aurait bien eu vite fait de lui donner le topo de la situation, discussion mouvementée ou pas. Il leva les yeux vers la large fenêtre du salon. Les rideaux étaient fermés. Rien ne bougeait. Jetant le mégot à terre, Saul se saisit de son sac et de son arme avant de s’engager à son tour dans l’allée des Sykes, jusqu’au perron qui grinça bruyamment sous ses pas. Il posa sa main sur la poignée et pénétra dans l’entrée. Rien. Sa voix s’éleva doucement. « Judith ? » Et le silence. Un pas après l’autre, Saul traversa le couloir à pas feutrés. La maison était construite dans le même style que celle de ses parents, il pouvait même reconnaître le plâtre et les fausses briques rouges près de la cheminée plus décorative qu’utile. Il n’eut aucun mal à trouver la cuisine, vide, et le salon, vide lui aussi. Seul le canapé rougit d’un sang pas tout à fait séché témoignait d’une présence en ces lieux.

Faisant demi-tour, c’est en posant un pied sur la première marche que l’odeur lui parvint. Comme un morceau de barbaque séché au soleil, discrète mais présente, suffisamment pour lui faire froncer le nez et gueuler un peu plus fort : « Judith ?! » Son pas s’accéléra. Sans savoir à quoi s’attendre, Saul venait de comprendre. Rendu maladroit dans sa course, il manqua de trébucher lorsque la prothèse se coinça dans un morceau de jean. Dans un juron, il força son propre corps à avancer, les yeux rivés vers sa patte folle qui ne se décidait pas à obtempérer. Ce n’est qu’au dernier moment qu’il entendit les grognements et que le regard translucide se posa brutalement sur lui. Saul heurta de plein fouet le baveux dont les mains grattaient encore l’une des portes du couloir. Un sifflement s’échappa de ses lèvres alors qu’il repensait à tous les protocoles de sécurité qu’il venait de faire s’écrouler, et sans attendre l’étreinte mortel, tâcha de se dégager de l’emprise du mort-vivant. Saul tira son poignard. Sans vouloir l’admettre, il le savait. La femme était blonde, dans la cinquantaine. Elle avait dû être belle. Il reconnut sans le vouloir le nez fin de Judith et la courbe pulpeuse de ses lèvres, mais là où celles-ci s’étaient jadis étiré d’un sourire, la peau avait gercé et séché durant la nuit, blanchie par endroit, laissant apparaitre la décrépitude du temps et du virus. Pour la première fois, Saul hésita. La jambe brisée, le poignard levé dans un main, retenant la femme de l’autre. Elle était déjà morte. Déjà partie, loin. Plus rien à sauver. Plus le temps passait et plus il lui était difficile de la contenir. Plus le temps passait, et plus il hésitait. Pour un cadavre qu’il ne pourrait sauver, et Judith, quelque part, qui avait besoin de lui. Dans un souffle retenu, il plaça la lame sous le menton d’Aspen et la poussa lentement, sans effusion, sans colère, sans panique. Juste assez pour la sentir sursauter, souffreteuse, puis tout d’un coup, cessez d’être. Le sang de la jugulaire brisée sur le moment coula le long du manche et jusque dans ses mains. Sans arracher l’arme, Saul laissa s’écraser le corps sur le sol, pantelant. Il la fixa un moment, pas longuement, alors que ses yeux repartaient à la recherche de la gamine. « JUDITH ! » Gueula-t-il brutalement. Il repensa à la porte blanche marqué des ongles de la mère, et enjambant le cadavre, se précipita vers la poignée. Celle-ci lui échappa une première fois alors qu’il continuait de s’égosiller. « JUDITH ! »

Elle avait glissé sur un pan de mur, à l’intérieur de la pièce. Saul tomba brutalement à genoux, ses mains à la recherche de son visage. « Jude… » Il allait pour lui demander comment elle allait, mais en croisant brièvement son regard, Vasarely sut qu’il n’obtiendrait aucune réponse. Dans la pénombre de la pièce, il inspecta rapidement ses mains, ses bras, ses cuisses, à la recherche d’une morsure, frottant ses membres immobiles, comme paralysés. Tremblotants parfois, dans l’emprise de ses mains. Il ne voyait rien, et même s’il était à peu près certain qu’elle n’avait pas été touchée, il vint pour la serrer brusquement contre lui, l’attrapant dans ses bras en se relevant avec difficulté. Sa jambe capricieuse se tordait dans des angles étranges, la prothèse ayant glissé dans sa course, mais il parvint finalement à se remettre debout, s’accrochant à l’un des meubles alentours. Ca va, ça va… Il ne voulait pas lui mentir et répétait le réconfort dans son crâne, pour se donner du courage. Dans un élan naturel, la colère se remit à monter et c’est dans un juron qu’il se dirigea vers le couloir, Judith dans ses bras. « Regarde pas. » Qu’il dit brutalement en rabattant son visage contre son torse. Regarde pas. Comme si ça changerait quelque chose. Saul dévala les escaliers et continua jusqu’au porche, loin de l’odeur de mort, de sang et de familier.

Ce n’est qu’en passant la porte d’entrée qu’il s’écroula, haletant. La déposant près de lui sur le perron, il vient essuyer compulsivement ses mains sur son pull, son pantalon crasseux avant de revenir tout aussi prestement passer ses bras autour du petit corps statufié de Sykes. Hey, hey… Posant son front contre sa tempe, il la berçait doucement en attendant que ça vienne. Les larmes, les cris, les coups. N’importe quoi, juste, raviver quelque chose au fond de ce regard sans vie qui fixait le vide et le monde et les ténèbres et le reste. N’importe quoi.

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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Jeu 4 Mai - 13:13

« spectrum. »

Silence et ténèbres. Elle aimerait bien que ça ne soit que ça : l’absence de sons et de couleurs. Le néant. Le rien du tout. Mais malgré la pénombre de la pièce – ou peut-être justement à cause des quelques rayons qui s’infiltrent à travers les rideaux – il lui semble voir d’autres cadavres. Judith se recroqueville sur elle-même, laisse son esprit s’envoler. Volontairement. Elle perd pied et ça lui convient. Cela lui permet d’occulter le raclement incessant des ongles sur le bois, l’odeur de renfermé, la réalité qui essaie de la rattraper. De la bouffer, littéralement. Jusque-là, elle ne s’est pas rendue compte de la chance qu’elle avait eu d’être protégée. Les barricades, les gens, le conseil. Son père. Grâce à eux, elle n’avait pas eu à vivre ce qu’elle est en train d’expérimenter. La perte, ce n’est même pas le plus difficile à gérer, c’est l’idée qu’il faille qu’elle explose le crâne de sa mère si elle voulait sortir d’ici vivante. Elle en a oublié jusqu’à Saul qui attend dehors. Elle ne pense à rien d’autre, Jude, qu’à cette scène morbide où elle se retrouve obligée de fracasser la tête de sa génitrice. Les muscles se tendent, tremblent, le souffle s’accélère. Un relent âcre au fond de la gorge. Elle déglutit difficilement, le malaise laissant place à un délicieux rien. L’absence de sentiments. Ce n’est qu’un cauchemar.

Progressivement, son cerveau cesse de compulser les informations qu’il reçoit. Il est juste là, il fait figuration, il s’occupe de sa respiration qui s’apaise. C’est bien, rien. Plus de panique et plus de prise de tête. Plus de douleur et plus de plaisir aussi. Parce qu’elle va mourir ici, Judith : elle le sait. Elle le sent jusque dans les battements de son cœur. Un tambour à deux mesures, qui masque pratiquement le reste. Les assauts répétés de sa mère contre la porte. L’appel inquiet de Saul, à des mètres de là. Elle ne l’entend pas, pas plus qu’elle ne se souvient de lui. Dans cette pièce, elle a l’impression d’avoir été propulsée une bonne décennie en arrière. Ses paumes sont moites, elles glissent contre le jean quand elle resserre ses bras autour de ses genoux. Ce n’est qu’un cauchemar. Et ça prendra fin, forcément. D’une façon ou d’une autre. Le hurlement du militaire ne l’atteint pas, parce qu’il n’y a plus grand-chose à atteindre. Jude n’est pas là, il y a de la lumière et personne dans les parages. Parce que si c’était le cas, elle serait probablement en train de crier elle aussi.

  Elle l’aurait insulté parce qu’il vient de tuer sa mère. Elle aurait sangloté dans ses bras, après avoir sorti tous les noms d’oiseaux qu’elle connaissait, à défaut de pouvoir faire autre chose. Elle aurait culpabilisé aussi, Jude, si elle avait été là. Vraiment là. Parce qu’elle aurait réalisé qu’avec quelqu’un de plus doué qu’elle, Aspen serait probablement encore en vie. Que dans le fond… Elle a tué sa mère. C’est elle, la cause de tout ça. Toute cette peine et cette souffrance. Elle a créé le monstre qui git maintenant dans le couloir, un couteau en travers de la gueule. Il dit qu’il ne faut pas regarder, elle l’entend pas. Elle a juste ses yeux qui se posent là où il ne faut pas. Qui fixent le vide et qui projettent des ombres sur la vérité. Des chimères auxquelles se raccrocher. Des illusions avec lesquelles se bercer, de la manière dont le militaire la serre contre elle. Les secondes s’égrènent en battements de cœur, les minutes en respirations. Doucement, tout doucement, Judith sent revenir les premières sensations. L’odeur de Saul. Le parfum qui lui envahit les poumons, qui la noie. La fermeté de ses bras autour d’elle, leur étreinte implacable. Il ne la lâchera pas. Avec un malaise, elle se demande si c’est à ça qu’aurait ressemblé sa dernière étreinte avec sa mère. Mais l’homme qui l’apaise est vivant. Elle perçoit finalement le rythme régulier, quoi qu’un peu rapide, de son organe vital. Son oreille frotte contre le tissu rêche, ce qui ne l’empêche pas d’entendre. Un, deux. Un, deux. Ce n’est qu’un cauchemar. Il est chaud, Saul. Ou alors c’est elle qui est tout le temps froide. Je suis là.

« C’est ma faute. »

C’est la stricte vérité. Ce qu’elle croit au plus profond de son petit être brisé. C’est qu’une enfant qu’on a mise devant le fait accompli. Envolée la belle assurance, la certitude de jours meilleurs. Que reste-t-il à espérer de ce nouveau monde, où les gamins tuent leurs propres parents ? Elle n’a pas la voix qui flanche quand elle dit ça, elle l’énonce clairement et calmement. Ce n’est qu’un cauchemar. Judith ne cherche pas à se libérer de l’étreinte du militaire, pas plus qu’elle ne semble laisser cours à sa tristesse. Ses grands yeux pâles sont secs, ouverts sur le monde. Sur sa cruauté, sur sa laideur, sur tout ce que les barricades de Lafayette cachaient jusqu’à présent. Ce n’est qu’un cauchemar… Dis-moi que je vais me réveiller.

« Il faut que je fasse quelque chose… pour arranger ça… »

Elle parle sans attendre de réponse. Elle parle pour meubler le silence. Peut-être que ce n’est pas si bien, en réalité, l’absence de sons et de couleurs. Parce qu’elle entend ses méninges qui grincent, qui grattent. Le cœur de Saul bat trop fort, aussi. Je suis là. Et sa mère n’est plus là. Est-ce que c’est mal, d’en vouloir au monde entier ? Wake me up inside, I can't wake up. Call my name and save my from the dark. Elle fixe le vide et elle attend, sans trop savoir ce qu'il reste à attendre. La mort peut-être. Le néant.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mar 9 Mai - 4:38




SPECTRUM
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Il doit exister un manuel, quelque part, aux confins immémoriaux de la civilisation, sur une étagère oubliée de la nuit des temps ; un manuel un peu rouillé, que personne n’ose ouvrir, avec des mots forts, des mots beaux, des mots baumes, des mots qui cicatrisent et qui font s’envoler les colères, les peurs, l’enfer. Alors que Saul fouille mentalement les comptoirs à la recherche du précieux manuscrit, il a bien des idées, des phrases toutes faites qu’on a écrite en dernière minute sur un post-it accroché au mur. Je suis désolé. Ça va aller. Parle-moi. Autant d’inepties qu’il rejette aussi vite qu’il les pense, ses mains à la recherche des mots comme autour du corps de Judith. Il a beau serrer, il ne peut pas sentir son emprise, sa chaleur, comme si sa conscience avait un instant quitté son corps et s’en était allé errer dans les ténèbres glaciales. Elle est froide, la peau de Judith. Et rêches sous ses doigts, presque coupante, aiguisée, comme ses lèvres rouges sur le visage blanc. Des contours tracés au couteau, qu’il s’efforce de limer, arrondir, en refermant ses bras, sa large envergure, contre la poupée en glace qui ne pipe mot. Le temps que t’arrives, je me serais fait dévorer vivante tu sais. Il y repense et il la serre plus fort.

Finalement, elle se met doucement à remuer dans l’étreinte. Le front toujours posé contre le sien, il peut sentir son souffle chaud contre son cou alors qu’elle énonce d’une voix blanche, une vérité soudaine, brutale. Une vérité qu’elle croit idéale, sans doute rassurante, et qu’il rejette subitement, d’un ton ferme et immédiat. « Non. » Il l’attrape fermement par le col, brusquement. Se retire un peu, plante, furieux, son regard dans le sien. Le vêtement se froisse et les jointures blanchissent sous la force du poing. Non. Non, il ne la laissera pas le dire, et encore moins le penser. « Non, c’est faux. » Il vocifère, à nouveau. Pour Judith, là, tout de suite, il n’y a rien ; sinon le vide, sinon le néant. Mais Saul a pour elle des plans, de grandes aventures. Il ne la laissera pas gâcher ce qu’elle vaut, ce qu’elle a à donner, à ce camp, à sa vie et à la sienne. A Agate, et Gina, qui attendent à quelques kilomètres de là, dans des rires d’enfants qu’elle avait encore en bouche, quelques minutes auparavant. Non. Ce n’est pas fini. Rien n’est fini. Ils ont tant à faire. « T’as fait ce que t’as pu. Tu l’as revu. Tu lui as parlé. » Il desserre doucement son emprise, mais son regard est toujours rivé dans le sien. Sa main vient caresser sa joue, la tempe blanche. Son pouce essuie des larmes invisibles. Saul est tenté de ne rien dire, car rien ne l’aidera, il en a conscience. Mais il faut bien faire une différence. Il faut bien essayer. « C’est déjà incroyable, ce que tu as fait là, Jude. » Il susurre en soufflant contre ses lèvres. « Tu lui as donné du temps. Et de l’espoir. » Ce qu’ils avaient, sans doute, de plus précieux dans cette nouvelle civilisation.

Mais ses grands yeux secs continuent de le fixer et Saul se sent impuissant. Les minutes s’écoulent, pendant lesquels il ne la lâche pas. Jamais. Le soleil commençait à monter haut dans le ciel. Doucement, ses yeux se rouvre. Embrassant son front, il libéra Judith. Dans une respiration profonde, il se remit debout, la jambe engourdie par l’immobilité, replaçant la prothèse décalée d’une main experte. Ses paumes étaient encore tâchées de sang alors qu’il la laisse sur le perron, tournant à nouveau la poignée de la porte d’entrée. Celle-ci grince. Flanche. A l’intérieur, le silence règne. Le soleil a percé à travers les volets et la poussière s’élève doucement sur son passage. Récupérant ici et là des morceaux de tissu abandonnés, Saul se met à la recherche de tous les miroirs de la maison et les recouvre d’un drap improvisé. A l’étage, le cadavre est toujours là. La douleur aussi. S’agenouillant d’un soupir près d’Aspen transpercée, il vint tirer lentement son poignard de la gorge de la femme. Le corps gargouilla doucement. Essuyant la lame contre son pantalon, il le replaça délicatement à sa ceinture. Son regard tomba sur son visage. De deux doigts, il vint fermer les yeux et la bouche de la défunte. Après avoir étendu ses bras le long de son corps, il recouvrit son visage de son pull. Saul se retourna. La chambre où s’était terré Judith était toujours plongé dans la semi-pénombre. Ses yeux s’habituant lentement à l’obscurité, il comprit en voyant les posters d’enfants accrochés au mur, les jouets intactes, la garde-robe d’un gamin grandissant. Ses mains caressèrent le contour d’une petite voiture rouge. Du lit, il tira un drap blanc, encore intact.

Lorsqu’il ouvrit la porte d’entrée qui donnait sur le perron, le corps d’Aspen enroulé dans le tissu, pendant à ses bras, Judith n’avait pas bougé. Lui jetant un mince coup d’œil, Saul traversa prestement la terrasse jusqu’au petit espace alloué au jardin familial. Près du grand arbre qui bordait la maison, il déposa le corps avec délicatesse. Rapidement, son regard fit le tour de la propriété à la recherche d’une pelle. Il en trouva une, miraculeusement, dans le fond d’une cabane en bois, et tout aussi immédiatement, se mit à creuser. Ce n’était pas idéal. Ce n’était même pas correct. Mais il fallait bien continuer, il fallait bien se battre. Il fallait bien faire quelque chose pour arranger ça. En cherchant plus profondément encore, Saul finit par trouver le fameux manuel, celui des maux et des peines. Il caresse la tranche et ouvre une page au hasard. A l’intérieur, tout est vide. Il a terminé de creuser.

Il dépose la pelle au sol, haletant. Les mains plus sales que tout à l’heure. Dans son dos, il peut la sentir qui s’approche, curieuse, peut-être, errante, sans doute. Terrifiée. Vide. Saul ne se retourne pas. Ses mains tremblent sous l’effort lorsqu’il énonce d’un murmure à peine audible : « Barou’h ata Hachem. Elokénou méle’h haolam dayan haèmèt. » Béni sois-Tu Éternel. Au sol près du trou fraichement creusé, le drap commence à se gorger de sang. Doucement, Saul se tourne vers Judith. Son regard l’effleure. Il attend qu’elle lui dise. Qu’elle lui dise de tout arrêter, de lâcher ses pelletés de terre, et le drap, et le corps. Qu’elle lui dise que ses prières ne feront aucune différence. Qu’elle lui dise de foutre le camp, loin de sa mère. De la laisser au sol, là, prendre racine. Qu’elle lui dise de tout abandonner, tout lâcher. D’arrêter de tout gâcher. Qu’elle lui dise d’arranger ça.


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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mar 9 Mai - 5:42

« spectrum. »

Jude, elle a ce sourire qui enivre, cette lumière qui rassure. Quand la flamme dans ses yeux danse, c’est le monde entier qui brûle avec elle. Elle n’est pas toujours douée avec ses mots, alors elle laisse ses mains parler pour elle. Les traits de son visage s’animent, se trahissent et aiment tout à la fois. Judith c’est l’espoir, parce qu’elle refuse de lâcher prise : son entêtement enfantin est le meilleur reste de son innocence. Elle est un peu comme la dernière clope au fond d’un paquet oublié, le dernier litre d’alcool dans une cave décrépie. Sa lumière flashe, ébloui et agace, elle sauve et elle condamne. Elle rivalise avec le soleil quand elle rit, Jude, parce qu’elle le fait sans retenue. Tout comme ses baisers qu’elle donne sans retour, elle partage sa foi avec les autres. Dans de longues discussions ou d’interminables silences, simplement parce qu’elle le peut. Simplement parce qu’elle le veut. Croire en de meilleurs lendemains. Sauf que pour le moment, la gamine s’est éteinte. L’âme a été soufflée comme la flamme d’une bougie d’anniversaire, la dernière du lot, celle qui a tellement coulé qu’elle a ruiné le glaçage. Sa chaleur s’en est allée peu de temps après, la laissant froide et insensible au reste. Même la colère de Saul ne peut pas l’atteindre. Il y a comme un gouffre dans sa poitrine, dans le genre fosse du Tartare, crevasse des Enfers. Pas de fumée, par de hurlements, rien que le silence. Les mots du militaire vont et viennent sans trouver de prise, et ses mains qui se referment sur sa taille n’enlacent finalement qu’un fantôme. Un ectoplasme qui aurait oublié sa propre mort. Froid et inerte. Blanc et silencieux.

Peut-être que Saul finit par se lasser de ses regards absents, parce qu’il se détache d’elle pour s’en aller. Ses prunelles ne le suivent pas, elles sont fixées vers un au-delà flouté. Il faut que je fasse quelque chose pour arranger ça. Sa propre voix résonne bizarrement à ses oreilles, c’est la voix d’une autre, d’une fille au sourire communicatif et aux grands yeux pâles, toujours vifs. C’est de ma faute. Comme un écho d’un temps oublié. Une accusation dont elle ne sait que faire. Se blâmer ? Accepter ? C’est si difficile de songer, à présent. Même bouger lui paraît impossible. Improbable. Elle pourrait rester là, qu’elle se dit le regard dans le vague, rester là et mourir là. Comme sa mère. Il y a pire lieu pour lâcher prise. C’est la maison qui l’a vue grandir, faire ses premiers pas, dire ses premiers mots, et rire. Tellement de doux souvenirs, de fantômes aux lippes soulevées dont les regards translucides semblent la suivre. Des masques figés dans sa mémoire, au sourire sans le moindre sentiment. Est-ce qu’ils viennent la chercher ? Est-ce qu’elle perd simplement la tête ? Les morts reviennent à la vie, pourquoi les vivants ne pourraient-ils pas aller à la mort ? Elle les entend venir, les revenants aux risettes glacées, leurs pas qui sonnent lourdement. Maladroits, bancals. Un drap immaculé passe brièvement à la périphérie de son champ de vision et elle frissonne. Judith sent le froid qui lui mord les joues, le cœur et les poumons. Un rayon solaire lui incendie la rétine ; mouvement instinctif qui la force à se recroqueviller, à fuir la lumière. Avant que ça ne la réduise en cendres.

Elle referme ses bras sur ses genoux, pantin désarticulé, les traits inexpressifs. Et elle attend. Jude attend, tout et rien, le silence et le bruit, le jour et la nuit. Des heures et des heures durant. Elle attend. Puis, lassée, se lève pour rejoindre ce train qui tarde. Celui supposé l’emmener à des lieux de ce cauchemar. Celui supposé arranger les choses.

Ce sont les mots étrangers qui lui tirent sa première inspiration décousue. Une plongeuse restée trop longtemps en apnée. Elle ne connaît pas leur signification, pas même leur langue, mais le message lui parvient malgré tout. Judith s’arrête dans sa démarche disloquée, réalisant qu’elle s’est perdue. Ce n’est pas ici, le bureau des départs. Pas celui de son départ, en tout cas. Ses paupières frémissent et papillonnent. La tache qui fleurit accapare son attention. C’est une fleur qui se dessine sur une toile vierge. Une beauté sanglante née d’une tragédie. Il lui faut des années pour que Jude puisse comprendre le reste de la scène, les bras fatigués d’un Saul assombri, la tombe creusée dans le jardin, les oraisons funèbres d’un jour comme les autres. Le drap est là pour masquer l’horreur de la chose, la vérité se laissant distraire par la poésie du mensonge. Ce n’était pas l’idéal, c’était juste ce qu’il fallait pour la sortir de sa torpeur. L’extirper des méandres de son subconscient.

Son regard quitte enfin la rose aux reflets rubis pour, vaguement, croiser celui du militaire auquel elle adresse tout juste un signe. Son menton qui s’abaisse doucement sur sa poitrine, son souffle qui se tarit. Un soupir. Et la première pelletée est jetée sur le drap, le souillant à jamais. Judith reste immobile, toujours silencieuse, attendant patiemment que l’effort se termine. La terre retournée qui est destinée à cacher l’erreur de l’enfant. C’est de ma faute. Une bêtise aux allures mortuaires. Parce qu’elle le sait. Elle le croit encore. Qui d’autre serait à blâmer dans le cas contraire ? Si elle ne pouvait pas être en colère, quel sentiment lui restait-il à exploiter ? Aucune larme ne vient mouiller ses pommettes blafardes. Pas cette fois. Pas encore. Peut-être un jour, mais pas celui-ci. Le son métallique de la pelle que l’on repousse la fait frémir, elle fait un pas et puis l’autre, encore un autre, jusqu’à se rapprocher de Saul. Si près que sa main effleure la sienne, sans jamais la prendre. Bizarrement, sa chaleur la terrifie maintenant. C’est comme si le froid l’immunisait et qu’en le laissant la ramener, elle choisissait de ressentir à nouveau tout le reste. La frayeur et la peine, l’amour et la tendresse. Jude ferme les yeux, inspire doucement, expire lentement, puis ouvre finalement la bouche. Sa voix sort faiblement, entre le murmure et la messe basse. Pour ne pas perturber les morts.

« Take me home. »

Ici ce n’est plus chez elle. C’est un cimetière de plus où les fantômes la guettent de leurs sourires enjoués. C’est la fin d’un songe et d’une nuit, la laissant livrée à la clarté du jour. Dans la lumière d’une vérité dont elle ne veut rien. Judith en a assez de la lumière : ça brûle trop ses yeux fragiles, ça émiette son cœur dans le vent. Pour le moment, tout ce qu’elle veut ce sont des fenêtres closes et des chemins ombragés. Un temps viendra pour sa tristesse. Et ce n’est pas celui-là.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Ven 12 Mai - 1:42




SPECTRUM
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Il est prêt à se saisir de la pelle et à s’en aller. A la laisser avec sa souffrance, sa peine, à attendre plus loin qu’elle extirpe de sa carcasse froide, un sentiment et puis un autre. Secrètement, Saul espère qu’il l’a aidé ou qu’il l’a choqué ; il espère qu’il n’a pas creusé un trou pour y trouver derrière le néant, et que le cadavre qui s’enlise doucement dans le drap imbibé trouvera la paix, quelque part dans le sol. En se tournant il sent le poids de la demande, de l’au revoir qu’il presse, silencieusement. Vasarely s’est immobilisé, dans l’attente. De longues minutes avant que le regard de Sykes ne chavire vers le sien, et le signe qui s’en suivit, une décision à peine assumée, à peine consumée, par une conscience en berne. Les yeux vides et les mains ballantes. Elle n’a qu’un mot à dire. La bouche ne s’ouvre pas, mais le menton s’affaisse et sans en attendre plus de sa part, Saul s’abaisse et se saisit de la pelle déjà entachée de terre. Béni sois-Tu Éternel, notre Dieu, Roi de l'univers, juge de vérité. A chaque pelletée qui recouvre le cadavre, il tire du fond de ses souvenirs une prière, un mot, une phrase, dans un hébreu lointain, hésitant et pourtant là, quelque part. Il ne cherche pas à s’ériger prophète, mais il a le sens du devoir accompli en regardant s’enfoncer dans la terre le cadavre qu’il a placé dans le trou. Saul est un croyant optimiste. Si Judith ne semble pas affectée par le geste, lui croit sincèrement qu’elle en tirera un jour le bénéfice. Si ce n’est pas dans une semaine ou deux ou trois, ou des mois, des années ; il faut savoir se montrer patient. Ce n’est qu’un trou dans le sol, mais il valait mieux qu’un couloir sombre, silencieux, sinistre, coincé parmi les souvenirs.

Elle s’est approchée, la gorge sèche, ses doigts frôlant les siens. Un murmure s’échappe d’entre ses lèvres. Supplique ultime, lâchée au vent. Saul lève la main, la passant au-dessus de son épaule, referme ses doigts autour de la nuque de Sykes. Il n’a rien de plus à lui dire, alors il la serre doucement un instant, avant de s’éloigner en direction du perron, en direction du sac et de l’arme qui l’avait abandonné là quelques heures auparavant. Le fusil lui paraît soudain bien lourd. Rajustant les bretelles du sac à dos, il attendit qu’elle s’enfonce une dernière fois dans la baraque. Il pensait qu’elle voudrait récupérer quelques affaires. Mais Judith ne s’attarda pas. Son regard errait au loin, à la recherche de la direction à prendre. Doucement il lui fait signe, indique la rue, plus haut le camp. Saul ouvrit la marche. Il se retourne souvent, comme s’il avait peur de la perdre mais il n’osait pas prendre sa main, les siennes étaient encore rouges, terreuses, marquées par l’odeur de la mort. Il avait beau les frotter contre son t-shirt, rien ne partait. Les traces du massacre.

A la porte, Johnson et son air patibulaire étaient encore là pour les accueillir comme il se doit. « Vous êtes en retard. » Lâcha l’idiot, un œil sur sa montre, l’autre à lorgner la gamine puis Vasarely, d’un sourire narquois. Saul ne lui adressa pas un regard, faisant passer Judith devant lui, s’engageant sur le chemin qui menait aux salles de décontamination. Une étape qu’il aurait aimé éviter en ayant affaire à Primrose, mais cette dernière n’était pas de service ce jour-là. Prenant, pour le moment, son mal en patience, Saul fit passer Judith dans la salle d’observation, entreprenant de remonter ses manches pour accélérer le processus. Il n’était pas certain que le moindre mot lui parvienne, tant son regard errait sans rien accrocher. Sans heurter celui, inquiet, qui réclamait son attention. Un infirmier entra prestement, les salua d’un mot vague et entreprit de faire le tour des membres et des potentielles blessures de la gamine. Pendant ce temps, Vasarely vint enfoncer ses mains dans l’eau stagnante d’un lavabo bouché. L’eau déjà noire s’emplit rapidement d’un carmin pourpre. C’est en allant essuyer ses bras d’une serviette propre qu’il observa un instant l’autre asticoter Sykes, d’un contact, d’un examen, dont Saul estima soudain qu’elle n’avait pas besoin. « C’est bon, lâche-la. » Gueula t-il. L’autre allait protester mais le conseiller s’avança de deux pas, menaçant. « Lâche-la j’te dis. On a terminé. » S’emporta Saul en jetant un bras rageur en direction de l’infirmier. Ce dernier considéra le conseiller d’un regard sévère, presque hautain, réprobateur et s’éloigna en marmonnant le nom de Primrose Morales. « ‘Me casse les couilles celui-là… » Sans attendre le retour de l’infirmier, il se saisit de leurs sacs et s’engagea vers la porte de sortie, après s’être retourné une dernière fois pour inviter Judith à le suivre.

Il restait près. Tout près. A frôler parfois son bras, boitant sévèrement le long des rues. C’était le milieu de la journée, et chacun voguait à ses occupations. Parfois, on leur adressait une salutation, à laquelle aucun des deux ne répondait. Sur la porte du domicile déclaré des Sykes, Saul la laissa grimper les quelques escaliers de la terrasse. Il l’arrêta soudain d’une main, venant la tirer doucement par le vêtement. Il défit la ceinture du holster et récupéra l’arme, faisant basculer la lanière par-dessus son épaule. Répéta l’opération pour le poignard à sa cuisse. De la poche de son pantalon, Saul sortit une petite voiture rouge, déniché quelques heures plus tôt dans la chambre de Luis. Maigre possession d’une maison qu’elle avait abandonné prestement. Sans dire un mot, il la posa dans le creux de sa main. Tiens. Fais-en ce que tu voudras. « Il faut que tu parles à ton père. » Annonça-t-il soudain, doucement, en regardant la rue au loin. Ne pas affronter un regard qui l’effrayait. « Il a le droit de savoir. » Elise aussi. Elle n’avait plus à garder de secret, à présent. Le secret était mort en même temps que sa mère.

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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Ven 12 Mai - 4:26

« spectrum. »

    Il semble à Judith que des siècles s’écoulent entre le moment où les dernières pelletées de terre recouvrent le cadavre et l’instant où les hautes barricades de Lafayette se dessinent dans l’horizon. Le soleil a dépassé son point culminant depuis une bonne heure au moins, pas qu’elle l’ait remarqué, mais le type au guet se charge de pointer ce détail. Dans le fond, elle lui aurait bien répondu d’aller se faire foutre, mais ce n’est pas comme si elle avait la force d’articuler un seul mot. Elle suit la silhouette dégingandée de Saul dans les dédales d’une virée cauchemardesque. La gamine traine des pieds, trouvant chaque pas plus difficile que le précédent, n’ayant pas conscience des longs regards atterrés que sa lenteur générait. L’inquiétude du militaire à son égard l’aurait, en temps normal, probablement émue. Ce n’est pas dans les habitudes de Vasarely d’être aussi empathique, sauf avec sa nièce et même dans ces cas, il jonglait maladroitement avec des mots et des sentiments dont il ignorait l’utilité. Dans le fond, Jude se fait même la remarque que ça doit être plus facile d’être comme lui. D’être renfermé, d’envoyer paître tous ceux qui s’intéressent un peu trop près, de se dire qu’on fait tout ça « parce qu’on le doit. » Quelque part sur le trajet, elle a l’impression d’entendre les mots de Randy. Un jour ou l’autre, il faudra qu’elle fasse un choix. Un jour ou l’autre, Pratt ne sera plus la seule victime d’un régime partant à vau-l’eau. Et aussi subitement que ça lui vient, ça repart se noyer dans le magma de son esprit, emporté par une vague de ressentiment. Aspen aurait su lui donner les conseils appropriés, elle aurait pu se tourner vers sa mère en sachant que quoi qu’il advienne, elle l’aurait soutenue. Avec son père, c’est un océan d’incertitudes. Et Elise qui ne pensait qu’à se tirer, qu’à avoir sa propre liberté. Peut-elle l’en blâmer, finalement ? Qu’est-ce qui reste pour eux derrière les murs de ce camp, à part l’extinction de la race humaine ? Oh, elle a de sombres sentiments, Judith. Elle les porte comme un masque sur ses prunelles douceâtres, quelque chose qui intrigue vaguement l’infirmier qui l’examine ou les quelques survivants qu’ils croisent en revenant vers le centre du quartier. Elle monte machinalement les marches, ne se demandant même pas ce qu’elle pourrait dire à Elise si elle la croisait, ou à son père, jusqu’à ce que Saul la retienne en mettant des mots sur ce qu’elle se refuse à penser. Le droit de savoir ou le droit d’avoir un peu d’espoir écrasé au coin des yeux, comme elle, dont les larmes refusent encore de couler ? Peut-être bien qu’elles ne tomberont jamais, et ça serait pas plus mal. Ses paupières sont encore gonflées d’hier soir, elles n’auraient pas supporté un deuxième traitement salin.

« Demain. »

Sa voix racle le silence comme un ongle sur un tableau, c’est désagréable et ça lui arrache une grimace qu’elle ne cherche pas à camoufler. Elle remarque pour la première fois la petite voiture qu’il a déposé dans le creux de sa paume pendant qu’il la désarmait – à moins qu’elle n’y soit depuis plus longtemps ? Elle ne sait pas, elle n’a plus vraiment conscience du temps qui passe. Il pourrait bien se passer une journée entière entre la minute pendant laquelle elle fixe le jouet ridicule et celui où elle relève enfin les yeux vers Saul. Qui n’est toujours pas parti. Je suis là.

« En attendant, je peux rester chez toi ? »

La réponse vacille dans le regard du militaire avant qu’il n’énonce simplement un oui discret, une acceptation qu’elle n’entend qu’à moitié. Ils repartent pour quelques mètres, Judith toujours deux pas derrière lui, qui ne regarde même pas le paysage qui défile. Pourtant, elle aurait trouvé ça beau. La vie, la civilisation qu’ils s’efforçaient de maintenir. Les gamins de l’autre côté de la rue en pleine classe, la patrouille qui rentre là-bas, la relève qui tape dans le dos des miliciens en place. Il y a de la vie, ici aussi. De l’espoir, caché derrière la peur et la haine. Quelque chose dont elle fait partie. Quand la porte se referme derrière elle, Jude papillonne un peu des yeux – ce n’est plus si éblouissant ici, la lumière l’agresse moins. Entre deux silences, elle demande la permission d’utiliser la salle de bain de Saul, fait trois pas vers l’endroit qu’il lui indique et s’immobilise sur le trajet. Un éclat rouge dans sa main. Ce n’est pas du sang cette fois. C’est juste un souvenir terni. Curieusement, ça lui brûle les doigts. Cautérise le mal dont elle souffre. Elle resserre sa poigne dessus, tant et si bien que les circuits de roues s’impriment dans sa paume avant qu’elle ne la range, doucement, avec toute la délicatesse du monde, dans la poche de son pantalon. L’instant d’après, elle disparaît dans le couloir, direction une immersion prolongée sous l’eau chaude. La sensation brûlante a au moins le mérite de l’attirer, progressivement, sur la rive – elle a conscience de ce qui se passe, une conscience plus nette au fil des minutes. Elle renifle même un coup ou deux, se persuadant elle-même que c’est simplement l’eau qu’elle a dû respirer sans y faire attention. La crinière s’alourdit dans son dos, les dernières traces boueuses s’échappent dans le siphon. Et le temps passe, impitoyable. Il n’a aucune sympathie pour la réalité qu’elle tente de fuir, pour la tristesse qu’elle s’efforce de maintenir dans le trou béant de sa poitrine. Pour lui, c’est simplement un cycle perpétuel. La nuit, le jour, la peine, la joie. La vie et la mort. La buée macule les parois de la douche, brouille sa vision – à moins que ça ne vienne d’autre chose. Judith remarque l’espace aménagé dans un coin, juste assez grand pour qu’un adulte s’y installe en position assise. Elle considère l’idée, puis préfère demeurer sur ses deux jambes. Si elle consent à lâcher prise, elle n’est pas sûre de se relever. Le bruit assourdissant de l’eau qui ruisselle sur ses oreilles couvre le tempo de son cœur. Elle inspire et expire, laisse les brûlures de l’eau trop chaude piquer sa peau froide. Et finalement, sans qu’elle ne l’entende, la porte s’ouvre en laissant entrer un courant d’air frais qui lui fait ouvrir les paupières. Depuis combien de temps est-elle là-dessous ?

« Saul ? » Il marmonne, grogne, la jeune femme croit entendre des excuses et des tout va bien ? mais ça se mélange à cause de la douche. Elle tend le bras en arrière, coupe l’arrivée d’eau, essaie d’attraper la serviette qui était suspendue à côté. « Désolée… » Ses doigts tâtonnent encore un peu, se referment enfin sur le tissu velouté – peut-être qu’il a perçu son geste maladroit et qu’il a eu pitié d’elle, elle ne voit pas très bien, il y a trop de brouillard dans cette pièce. Dans son cœur aussi. « J’ai pas fait exprès, » qu’elle souffle en enroulant la serviette autour de sa poitrine, se glissant avec précaution hors de la douche.

C’est un peu comme une gamine qui s’excuse d’avoir oublié l’eau sur le feu, avec un reniflement distrait, sauf qu’elle ne pleure pas. Quand elle le voit qui tente de fuir vers la porte, probablement pour lui laisser l’intimité dont elle a besoin, elle referme sans prévenir ses bras sur lui. Judith appuie simplement sa tête entre ses omoplates, inspirant son odeur masculine, reconnaissant sa chaleur. Sa peau à elle doit avoisiner les quarante degrés, de fines fumeroles dansent au-dessus du derme et de la silhouette. Est-ce qu’il a cru qu’elle s’était noyée, de désespoir sans doute ? Elle le serre plutôt fort, même si dans ses muscles il n’y a plus grand-chose pour l’instant.

« Tu es là. » Elle énonce un fait. Se rassure. Cherche une prise à laquelle se raccrocher. « Pas vrai ? »

Jude a les doigts qui s’agrippent, qui se cramponnent. Ses pieds mouillés laissent des traces sur le sol carrelé lorsqu’elle se glisse sous un bras pour passer sur le devant, la joue râpée par le pull, sans daigner relever la tête. Ses cheveux sont trempés, ils dégoulinent de partout. Elle ne lui demandera pas de la serrer plus fort, cette fois. Elle va juste prendre ce dont elle a besoin. Comme à chaque fois. Sa main vient s’appuyer contre la nuque du militaire à l’instant où elle se hisse sur la pointe des pieds, pressant ses lèvres contre les siennes avec avidité. De figure silencieuse, elle se change en femme vorace, qui tente de le pousser à céder à son impulsion. La façon indécente dont elle se colle à lui, sa peau si chaude, encore mouillée. Elle va vitre, trop vite, comme son autre main qui se pend à sa ceinture et pèse, lourdement, dans un coin de luxure. Je suis là. S’il tient vraiment à l’être, il lui accordera ce dont elle a besoin. Non ? C’est un caprice, un désir viscéral de ressentir autre chose que le vide. Quelques secondes se passent, dans la surprise pour Saul, dans l’impatience pour Judith. Elle essaie de le maintenir entre ses serres, l’oiseau qui voulait jouer aux prédateurs, mais il suffirait d’un coup de vent pour qu’elle tombe du nid qu’elle a formé dans ses bras. Un geste, un mot trop dur. Et il ne lui resterait que la chute.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Sam 13 Mai - 22:54




SPECTRUM
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Impatient, il piétine sur le perron. D’une main habituée, un geste qu’il remarque à peine, Saul attrape sa cuisse, celle qui souffre d’une extension d’os et de chairs, et il la serre un peu fort, comme si l’étau de sa main pourrait apaiser les nerfs. Leur petite escapade et l’effort physique qui en avait résulté aurait sans doute raison de ses muscles, demain au réveil. Demain, c’est ce qu’elle énonce d’une voix blanche, rauque. Une voix qui avait commencé à s’habituer au silence. Saul hoche doucement la tête, à peine, accepte une décision qui n’est pas sienne. Il ne peut pas la forcer, et elle n’est pas obligé de le faire, il le comprend ; mais en tant que témoin et acteur, Vasarely se sent envahi d’un besoin de convaincre. La perspective d’annoncer lui-même au patriarche Sykes le décès de sa très chère épouse ne faisait pas parti de ses attributions. Pas plus que sa présence ici, remarqua Saul en levant le nez vers les groupes de survivants voguant à leurs occupations. Il se surprit un moment à vouloir être ailleurs, loin de la terre, d’un hébreu hésitant et du sang qui avait séché sur ses doigts et sous ses ongles. Le désirait-il pour ce qu’il avait dû accomplir, boucher, creuseur de tombes, ou pour s’éloigner au plus vite de l’enfant tristesse ? Décidé en tournant la tête pour annoncer son départ brutal, il vit son regard, pour la première fois depuis longtemps. Une supplique, une demande. Des lèvres rouges et un caprice difficile à refuser. Saul détourna le regard vers les chrysanthèmes fragiles, plantées ici et là près du perron. Carmin et ocre, blanche et jaune, piétinées par le manque de délicatesse. Livrées à elle-même. « Ouai… » Dit-il finalement. « Si tu veux. »

Il jeta un dernier regard à la maison investie par les Sykes, là où la nostalgie devait faire des rebonds dans la mémoire de la gosse. Une famille éclatée, une nouvelle baraque… En marchant les quelques pas qui les séparait de la demeure familiale des Vasarely, Saul pensa à sa maison vide, mais remplie de souvenirs. Au pot de fleur que son père avait brisé par maladresse puis dissimulé à sa mère, furieuse que les soi-disant gamins du quartier aient joué au foot dans leur propriété. A ce trou dans le mur, près de la porte d’entrée, où sa sœur avait tenté d’accrocher un tableau peint par Agate, transperçant le papier peint et le mur par la même occasion. Le petit éléphant rose entouré de ballons gisait à présent dans le salon, près de la chaise roulante que Saul avait abandonnée là, adjacent à la cheminée et à portée d’un atelier rafistolé construit à la va-vite par son père, auquel il avait pris l’habitude de s’adonner pendant sa convalescence, alors que le restant de la famille s’endormait sur le canapé. Un pied sur la marche, il ouvrit la porte à la volée et la laissa pénétrer dans ses souvenirs. Judith papillonne et ses yeux ne s’accrochent à rien de spécial – Saul comprend qu’elle a déjà quelque chose d’autre en tête. Se défaisant de sa veste qu’il accrocha au porte-manteau de l’entrée, il se déchargea du holster de la gosse, de l’étui du poignard, jetant le tout pêle-mêle sur le canapé, avec son fusil et leurs sacs. Dans un soupir éreinté, Vasarely vient s’assoir sur la chaise déjà tirée près de la table du salon, lorsque la petite voix demande la direction de la salle de bain. « Là-bas. » Lança-t-il. « Deuxième porte après la chambre d’Agate. » Qu’elle ne pourrait pas louper. Les jouets en plastique et autres peluches s’entassaient dans les coins de la pièce. Alors qu’elle disparaissait dans le couloir, Saul se levait à nouveau en direction de la cuisine. Ce ne fut qu’en gagnant l’évier pour remplir la bouilloire qu’il sentit la radio cogner contre le faux marbre et que son regard se releva immédiatement en direction de la grosse horloge. Une heure et demi de l’après-midi. Il n’avait rien de particulier de prévu, si ce n’était de communiquer à Randy le compte-rendu de sa réunion avec Bruce, durcir les allers et venues dans l’armurerie après les affrontements d’hier et sans doute convoquer un ou deux éléments perturbateurs pour tenter d’apaiser les tensions, avant que Lee ne décide de s’y coller. Rien de fondamentalement urgent, ou terrible, ou indispensable (bien que nécessaire), et qu’il pourrait sans doute régler dans la soirée, après s’être assuré que Sykes s’en sortirait.

En pensant à Judith, Saul entendit couler l’eau de la douche. Depuis combien de temps déjà ? Il avait oublié. La bouilloire avait eu le temps de s’éteindre et le fumet de s’évaporer dans l’air. Une heure cinquante-cinq. Saul fronça les sourcils et s’enfonça dans le couloir sombre. En passant rapidement dans sa chambre pour trouver un t-shirt à la taille de la gosse, il vient taper à la porte. « Judith ? » Appela-t-il. Pas de réponse. Il appela plus fort. Toujours rien. Saul fit tourner brutalement la poignée alors que la buée s’élevait dans son visage et que l’eau dégringola doucement sur le palier, mouillant ses pompes. « HEY. » Il gueula, pas mal mécontent que la tuyauterie mal agencée ait décidé de céder, comme le reste, aujourd’hui ; pas mal plus mécontent qu’elle semble ignorer ses appels, prostrée dans la douche comme dans la chambre de son frère décédé. Un baveux frappant à la porte. Elle prononça son prénom et Vasarely se détendit. « Réponds quand on t’appelle, putain. » Il n’y voyait pas grand-chose à travers la buée formée par l’eau chaude et tant mieux. Son regard s’abaissa, pudique, alors qu’elle coupait le robinet de la douche. Du coin de l’œil, il l’aperçut tâter à la recherche d’une serviette, et lui tendit la première à passer sous ses doigts. Des excuses lui parvinrent et Saul n’insista pas. D’un grognement, il commença à s’échapper vers la porte, à la recherche de fraîcheur, lorsque les bras de Judith vinrent s’enrouler autour de son torse. Saul s’immobilisa. Les vêtements qu’il tenait dans ses bras s’échouèrent sur le sol. Dans le miroir largement embué, il voyait danser les taches blanches, beiges, d’une peau mise à nue. Il ne pensa pas à lui demander ce qu’elle faisait en le comprenant lui-même. De cette même voix blanche, douce, innocente, elle invoqua le début de tout : tu es là. Vasarely resta interdit, les bras ballants dans un vide qui se consumait au fur et à mesure qu’elle progressait, physiquement, contre lui. Avant qu’il ait pu réagir, elle lui faisait déjà face, mordant dans ses lèvres, s’agrippant à sa nuque, insistante.

Ce serait mentir de dire qu’il n’y avait pas pensé, depuis ces dernières vingt-quatre heures. A céder, à dévorer ses lèvres, s’enfoncer dans ses chairs. Il n’y avait plus grand-chose qui le séparait de ce corps, dont la peau en fusion continuait de grignoter petit à petit la sienne, et plus grand-chose ou personne pour l’arrêter non plus, maintenant que la porte se refermait comme pour clore le pacte, dans un grincement délicieux. Saul ne l’entend pas, mais il sent la main insidieuse venir s’accrocher aux reliefs de sa ceinture et dans la continuité du geste, il se braqua. Ce n’est pas Judith. Ce n’est pas Judith pétillante, Judith arrogante, Judith qui rit, Judith qui crie, en balançant des mains dans ses cheveux, et ses cheveux sur ses épaules, Judith innocente et Judith naïve, Judith qu’Agate chérie à grands piaillements enjoués et que Saul aurait bien envie de toucher, de mordre, de déchirer, de cajoler, dans un coin de tendresse brisée, puisque pour l’affection il n’a jamais été très doué. Elle le sait. Alors quand cette fille-là lui entame les lippes et se suspend à sa ceinture, il cherche celle qui lui plait tant derrière les traits de la succube. C’est pas faute d’essayer pourtant, forçant la prise, l’appuyant à la porte, elle, sa serviette qui ne tient plus, mais cette main, non, cette main, Saul la sent et Saul la répugne. Elle l’effraie, et alors qu’il se fait violence pour échapper aux serres du fantasme, le grognement passe les limites de ses lèvres en même temps que le juron. « Fuck. » Il peste, en lâchant le corps, dénudé, jeune, à mille lieux du sien, en faisant trois pas furieux en arrière, écrasant d’un coup de bottes rageur les contours d’un pantalon. Un bruit de métal qui se brise. Avant qu’elle ne l’invite à d’autres fantasmes, Saul a déjà balancé son poing, cogné quelque chose, une porte de douche, un morceau de lavabo. Une conscience souillée. « Je viens d’achever ta mère y’a même pas deux heures et tu veux me sauter ? » Il l’interroge brutalement, en s’écartant le plus possible, dos à la douche. Il comprend le vide. Il comprend l’envie de le combler, et il comprend que la dernière chose qu’elle ait envie d’affronter à cet instant précis, est l’absence. La mort, la fin. Ce n’est pas la première fois que Saul voit une gamine sous le choc. La première, très certainement, il l’avait rencontré en service, alors qu’il portait encore l’uniforme. Un missile avait fait exploser sa maison, papa maman dans la foulée, et ses yeux erraient sur les corps en morceaux avec le même regard blanc, vide, dont Sykes s’affublait en le fixant depuis l’autre bout de la pièce. Il repensait à Agate, qui avait vu sa mère passer sous les roues d’une bagnole, et la semaine silencieuse qui avait suivi. Et Saul, tout ça, ça l’énerve. Ne pouvait-elle pas gueuler, ne pouvait-elle pas le frapper, lui, qui avait porté le coup fatal, ne voulait-elle pas le griffer, le mordre, le tuer, pour ce qu’il avait fait à sa génitrice, pour ce qu’il avait manqué d’occasions, sans doute, d’éviter le pire ? Ne voulait-elle pas un responsable autre qu’elle-même ? Égoïstement, il ne peut s’empêcher de s’inclure. Et il ne peut s’empêcher de se convaincre, se dire, que si ça avait été un autre, elle aurait agi de la même manière. Avec des lèvres au bord de l’explosion et une main sur l’entrejambe. Et cet autre, dans une salle de bain ou une autre, en aurait sans doute profité, sauté une gamine qui le suppliait, pour autre chose que de l’amour ou de la tendresse. Pour trouver de quoi combler le vide ou le remplacer avec une autre peine. Le pire étant qu’elle l’en ait cru capable.

Un nouveau râle le prend, alors qu’il piétine sur place, pestant, crachant, de quoi peut-être entamer le réveil. De l’eau froide directement dans la gueule. « Luis est mort. Ta mère est morte. » Il annonce, comme si c’était une nouvelle. Comme si elle avait déjà oublié, entre la tombe et le camp, la main sur sa joue et celle sur sa ceinture. Qu’est ce que tu veux ? Qu’est ce que tu cherches ? Il n’y a rien que je puisse t’offrir. Ni moi, ni personne. Rien. « T’as le droit de pleurer. » Je suis là. Mais je ne te regarderai pas sombrer.

Saul s’est immobilisé à nouveau. La buée s’évacue lentement, révélant les traits de Sykes. Dans un geste douloureux, Vasarely s’affaisse et récupère les quelques affaires qui s’étaient échouées au sol, attrapant celles, sales, qu’elle avait laissé sur le bord du lavabo. Il lui met une vieille chemise, un pantalon ayant appartenu à sa sœur dans les mains, la contourne et s’échappe dans le couloir sombre. Ses épaules s’affaissent et il souffle. Fais en ce que tu veux. Dans la poche du jean de Judith, la petite voiture de Luis s’est brisée sous la botte de Saul. Ce dernier observa l’objet en fronçant les sourcils. Sans décrocher son regard du jouet, il vient s’installer sur le tabouret de son atelier et entreprit de le démonter délicatement. Le silence revint dans la baraque, si ce n’était pour les bruits de plastique et de métal s’entrechoquant. Au bout d’une vingtaine de minutes, Saul avait quasiment terminé de démonter l’objet. Seul un morceau pivot restait coincé sous le faux capot de la petite bagnole. En entendant des bruits de pas feutrés, Vasarely aperçut l’ombre de Sykes au-dessus de son épaule et sans lui adresser un mot, lui fit signe d’approcher. Il lui montra du bout de ses gros doigts ce qu’il cherchait à attraper et lui tendit l’objet sans plus d’explications.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Lun 15 Mai - 6:02

« spectrum. »

    Judith le sent, ce moment où tout bascule dans l’esprit de l’homme dont elle presse le désir avec avidité. Il y a une seconde de flottement, la surprise qu’elle goûte sur ses lèvres, presque une minute entière où il s’enflamme et soudainement, le néant. Elle papillonne des yeux, sonnée par son départ, blessée par le retour de flamme qu’elle n’a pas prévu. Pendant un battement de cœur, Jude a oublié tout le reste ; la mort de sa mère, la mort de Luis, le sang qui marquait le meurtre de Saul. Tous ces indices que sa vie était foutue, ou en tout cas qu’une partie de ses rêves venait d’être assassinée devant elle. La brutalité qui suinte des mots qu’il lui jette à la gueule la laisse à première vue de marbre, mais ça fait mouche derrière les prunelles vitreuses. Et putain, ça fait mal. Si elle l’avait pu, elle l’aurait giflé pour ça. Elle l’aurait frappé, encore et encore et encore. Jusqu’à ce qu’elle ait mal aux mains, mal aux bras, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour le cratère béant qu’elle avait maintenant dans la poitrine. Elle fixe Saul sans réagir, lui et ses grandes mains chaudes qu’il lui refuse. Il a pitié d’elle, seulement pas à ce point. Il veut qu’elle réagisse, pas qu’elle oublie. Alors il recommence avec ses mots qui n’apportent que le mal, que la douleur. Elle encaisse sans souffler, pince les lèvres, détourne enfin le regard. Judith prend conscience de la serviette qui a glissé en travers de sa poitrine, juste assez pour dévoiler l’indécence d’une poitrine soulevée par une respiration irrégulière – elle se couvre, mal à l’aise devant l’homme empli de bons sentiments. T’as le droit de pleurer, qu’il lui dit. J’en ai marre d’avoir les yeux qui brûlent, tu veux pas m’embrasser encore ? Mais elle ne réplique pas, parce qu’elle sait que ça ne servira à rien.

Contrairement à ce qu’elle peut lire, très brièvement, dans les reflets bruns qui la fixent – un dégoût passager, c’est comme ça qu’elle l’interprète – Jude n’a pas pour habitude de s’envoyer en l’air avec n’importe qui. Il y a bien une ou deux personnes, dont la présence lui sert à évacuer la pression, la peine, la peur et la frustration. Jamais très régulièrement, jamais en même temps. Le dernier en date, ça devait être Reggie et ça fait des mois qu’elle ne lui a pas parlé. Alors c’est quoi, le problème de tout ça ? Saul ne retient pas sa question muette, lui refourgue des affaires dans les mains, puis prend la fuite. Il a sûrement peur qu’elle le coince encore. Peur de pas avoir la force d’être “le bon gars” cette fois. Celui qui a su dire non à une fille paumée, pour son propre bien. C’est vraiment pour ça, qu’il lui a balancé ses quatre vérités à la figure en grondant ? Ou c’est juste parce que c’est Saul, et que même baiser il n’y parvient pas sans tout ruiner ? L’idée flirte avec le vide, s’en va comme elle est venue. Jude se laisse doucement glisser contre le sol mouillé. Cette position lui rappelle de mauvais souvenirs, pas si vieux que ça, qu’elle ne cherche pas à refouler cette fois. Et elle reste là, longtemps. Dans la chambre d’un Luis fantôme, à écouter les griffes du monstre à la porte. Sans personne pour venir la sauver.

C’est l’odeur des vêtements qu’elle serre contre sa poitrine qui la font doucement émerger de son cauchemar. C’est pas quelque chose qu’elle connaît. Judith inspire, expire, comprend lentement. C’est pas à lui, pas à Agate, pas à quelqu’un de vivant. Ce sont les vêtements d’une morte que l’on aimait, dont on a pas pu se séparer. Un fantôme qui hante les murs, les cœurs et les esprits. Elle devine que c’était à sa sœur, elle se demande si c’est pas inapproprié de s’habiller avec les effets personnels d’un cadavre. Quand sa silhouette se dessine dans le couloir, une éternité plus tard, elle a fait son choix. La chemise est un peu trop grande sur ses épaules maigrichonnes, un peu trop longue comme ce pantalon, signe que la précédente femme à s’y être glissée était plus grande. Jude a séché ses cheveux comme elle a pu, sans oser fouiller, résultat ça fait crinière de sauvageonne et ça dégouline le long des mèches noires. C’est pas sexy, c’est pas charmant, c’est juste brouillon. Quand elle aperçoit Saul, attablé sur quelque projet autrement plus fascinant qu’elle, la jeune femme envisage de simplement s’en aller, que ce soit pour déambuler toute l’après-midi dans le campement ou pour trouver une bouteille d’alcool en fouillant les bons endroits. Elle est presque sûre que Randy doit avoir quelque chose. Peut-être qu’Alekseï voudrait bien partager, cette fois encore. L’idée lui semble séduisante, surtout qu’il sera moins violent que Saul, mais le militaire lui fait signe et, contre toute attente, son corps réagit. Un pas, deux pas, trois pas. C’est là qu’elle voit la voiture toute abîmée, avec sa carrosserie rayée, son capot tordu. Plus rien ne va. Ironiquement, plus elle regarde le jouet, plus elle se fait la remarque que c’est à ça que ça doit ressembler à l’intérieur d’elle. T’as le droit de pleurer. Sauf que les larmes n’arrangent jamais rien, et qu’elle a l’impression d’être douloureusement à sec. Alors pour s’occuper, elle tend les mains en évitant soigneusement d’effleurer la moindre parcelle de Saul, ne serait-ce que la manche d’un vêtement ; elle tend les mains et elle retire le pivot, en silence, terminant de démonter ce morceau du passé.

En quelque sorte, c’est une opération à cœur ouvert qu’elle observe. Le pantalon lui tombe un peu sur les hanches, elle le remonte distraitement deux ou trois fois avant d’abandonner – de toute façon, la chemise danse sur le haut de ses cuisses sans difficulté. De longues minutes s’étirent, des dizaines qui se multiplient. Il attrape une pince, une espèce de tournevis ridiculement minuscule. Il étire, il répare, il redresse. Quand ses doigts sont trop gros, il s’écarte légèrement et elle s’exécute, toujours loin de lui, le plus possible. Parce que Saul, il ne veut pas lui donner ce que, elle, elle veut. T’as le droit de pleurer. Mais pas d’aimer ? Si c’est sa façon à elle de gérer la douleur, qui il est pour juger que c’est mal ou que c’est pas ce qui lui faut ? Parce qu’il est plus âgé, il sait mieux ? Comme Lee qui lui dit qu’elle va devoir grandir, faire des choix. Elle les emmerde tous les deux, Jude. Y’a que Morales qui comprend un peu ce qui lui arrive. Et en pensant à Primrose, à son accent chantant, à ses leçons toujours imprévues, Judith a le cœur qui se serre un peu. Parce qu’elle sait qu’elle n’y retournera pas, à l’infirmerie. C’est plus pour elle, là-bas. C’est pas pour les meurtriers. Saul n’a fait que poignarder un cadavre, dans le fond, un monstre. Un baveux qui voulait la bouffer. Sa mère, c’est elle qui l’a tuée la veille. Elle a cru qu’elle la sauverait, alors qu’en fait c’était tout le contraire. Son sang est encore sur ses mains, c’est ce qui lui semble quand sa vision se brouille pendant qu’elle réarrange certaines pièces sur le jouet écarlate. Sa faute à elle. Une autre dizaine passe, peut-être encore une autre, elle ne tient pas compte. Finalement, Saul se redresse en observant la voiture réparée. Elle le fixe, son profil, la courbe d’une lèvre, le dessin d’un nez, la ride au bord de l’œil.

« C’est tout ce que tu sais faire, hein ? » Elle bouge pas, elle énonce, elle juge. « Décortiquer les choses et les gens. T’es pas le Saint Patron des Choses Brisées, Saul. » Eclat sauvage dans la prunelle, haussement d’épaules. « Si c’était le cas, tu serais pas aussi mal foutu. Et j’ai pas besoin que tu me répares. » En disant ça, elle secoue la tête. Se souvient aussi qu’elle veut arranger ça, la mort de sa mère, celle de Luis. A une époque, elle pensait vraiment être une sorte de guérisseuse dans l’âme. Maintenant, elle sait que c’était qu’un rêve de gamine. Et les gamins, ça meurt vite dans ce nouveau monde. « J’ai pas besoin que tu me dises si je peux pleurer, si c’est approprié, si c’est bon pour moi. Tu sais pas, ça. Personne le sait. C’est écrit quelque part, dis ? » Elle fronce les sourcils, le confronte un peu. Beaucoup. « T’as le manuel des Choses Brisées, ou t’essaies juste de te convaincre que tu fais la bonne chose ? » Oh ouais, elle perd les pédales. Elle gueule pas, Jude, seulement c’est tout comme. Quand elle gronde, elle se rapproche. « Merci d’être un putain de gentleman, monsieur Vasarely. » Une insulte. Elle a pas besoin de morales, de belles pensées. Elle voulait juste sa chaleur. Judith, elle voulait juste oublier. « C’est une drôle de chose, quand même, ta conscience : tuer un type, ça te dérange pas, mais quand je te demande la seule chose dont j’ai envie, ça devient, quoi, immoral ? » Elle recule d’un pas, retire son char d’assaut des lignes ennemies. Malgré la proximité, elle n’a pas osé le toucher. Être repoussée une fois, ça lui a suffi. Jude exulte un simulacre de rire, soufflé par les bronches, roule des yeux et recule encore. « Finalement, c’est pas une jambe qui manque. Ou alors c’est juste que je te plais pas, et dans ce cas-là, je tire ma révérence. »

Littéralement. Elle tend une jambe en arrière, plie le buste avec ironie, tient la pause une seconde ou deux de façon bancale. Elle marche sur le pli du pantalon trop long, se redresse et tourne juste des talons. Comme ça. Vers rien, vers tout. Sortir comme ça ne la dérangerait pas, dans le fond. Le seul problème qui semble se poser dans ce cas de figure, c’est de savoir où elle se traînerait. Alekseï reste une bonne idée. Voler Randy lui paraît être exactement le genre de comportement que l’on attendrait d’une gamine qui vient de perdre sa mère, alors ça lui plaît davantage. Ils persistent à la traiter comme ça, à ne voir que ça, pourquoi les décevrait-elle ? Elle a à peine fait un mètre qu’elle revient, presque en trombe, vers Saul. Sa petite main se pose sur le jouet réparé, qu’elle attrape malgré tout avec délicatesse.

« J’ai failli oublier le plus important. »

Le memento de ce qu’il s’est passé. La preuve que l’espoir est mort. Luis est mort. Aspen est morte. T’as le droit de pleurer. C’est ça que le bolide carmin lui souffle quand elle le fourre dans la poche, retenant de l’autre dextre le pantalon pour qu’il ne lui tombe pas sur les cuisses. Et quand bien même elle le hait, viscéralement, elle ne peut pas envisager de le laisser là. Ce truc n’appartient qu’à elle. Tout comme sa peine, dont elle est la seule à juger l’intensité ou les moyens de s’en défaire. Ce n’est pas à Saul de le dire, ce n’est le job de personne d’autre que de Judith. Et comme une bourrasque, la voilà qui pivote à nouveau, laissant l’infirme ruminer les mots qu’elle lui a lancé. Il n’est pas le seul à savoir faire mouche quand il veut.
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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Mer 24 Mai - 2:11




SPECTRUM
__


En tendant la miniature du bolide rouge, souvenirs rejetés à la mer, le regard de Saul ne flanche pas. Assume, acéré, les mots et puis les à-coups de la conversation houleuse. Pourtant, alors que le bras franchit l’espace, s’efforce de construire un pont entre ces yeux de verre qui le surplombent, Vasarely sent ses doigts chanceler, la détermination craqueler à l’issu du duel. La chemise est trop grande, et le pantalon lui tombe de la taille, mais c’est comme la sœur chérie qui ressurgit soudain. Il avait oublié l’odeur, comme il se rappelle brutalement le ton de sa voix, en voyant s’extirper d’une tristesse enfouie les contours de la cadette décédée. Les joues potelées d’Agate ont beau lui rappeler toujours l’existence jadis de la femme, il n’y a rien comme un fantôme de chair, qui lui fait face avec la ténacité de ses deux jambes fermement plantées dans le salon. Cette situation, Saul a l’impression de l’avoir vécu mille fois, cent mille fois même, lui, le cul devant l’établi, et Alma, les mains sur les hanches. Un air téméraire et un regard qui en avait vu d’autres, et des plus coriaces, que son âne de frère, plus têtu que quarante mules. Il s’attend à un moment ou à un autre à entendre surgir le conseil, le murmure coincé entre ses dents serrés, comme une menace, qu’il ferait bien de prendre en compte. T’en a pas marre, de faire chier le monde ? De faire dans la démolition, le carnage et le démantèlement. Parce qu’elle se trompe Judith, elle se trompe sincèrement lorsqu’elle invoque le Saint Patron des Machins Cassés. Saul n’est pas apôtre sur l’échelle de la réparation. Saul ne sait pas ce que c’est, de soigner des maux, puisque tout ce qu’il n’a jamais su faire, assis sur ce siège, dans cette maison pleine de souvenirs, c’est se moquer de tout, à commencer par lui-même.

Judith se trompe, oui, mais ça Saul ne le sait pas encore. Ses mains trifouillent encore la petite carcasse rouge qui tremblote légèrement sous sa poigne. La botte a bien insisté sur le capot et a brisé quelques mécanismes dans la foulée. Il peut bien tenter de recoller le machin, la plaie restera béante, ça, Vasarely le sait pourtant ça ne l’empêche pas d’insister. Ses gros doigts pèsent et sous-pèsent les pièces, isolées sur le bois de l’atelier. Parfois, il ne peut pas attraper de sa poigne énorme les détails infimes du moteur, et tend l’objet vers la fille derrière lui qui n’a pas mouftée depuis. Elle lui en veut. Bien sûr qu’elle lui en veut. Il peut le sentir, dans son dos, comme avant, ce regard téméraire qu’elle lui lance et qui ne risquera pas de le manquer. Judith s’énerve, lentement, et Saul est très bien placé pour le comprendre. Un outil après l’autre, il tente d’ignorer la tension grandissante. De noyer le poisson dans des filets déjà tendus. Pour une fois, il patiente. Il tempère. Peut-être qu’il la laisse, même, d’une certaine façon, se jeter dans la gueule du loup, lorsqu’enfin du fond de sa voix s’élève le râle, qui entraîne dans sa foulée l’aigue d’une éviction, et que la tempête atteint le rivage.

Il a déjà fini de réparer la voiture, qui gît, frémissante, dans le fond de sa paume ; lorsque son erreur lui saute aux yeux. En l’entendant, Saul se retourne, frémissant, près à hurler. Il n’y a rien d’autre qui lui vient, sinon l’envie subite de l’insulter de tous les noms, très fort, très méchamment. Elle ne comprend pas, et lui non plus. Pourtant, le lendemain, elle l’aurait haï. Haït d’avoir été à la hauteur de ses espérances, d’avoir céder à ses caprices, d’avoir comblé le vide. Haït d’avoir été le salaud qu’elle attendait. Saul en était persuadé. Et c’était peut-être un mensonge, peut-être une excuse mais en l’entendant l’insulter, piétiner des mots qui crevaient l’abcès dans ce drôle de cœur déformé, il se sentait coupable. Montrer du doigt, et pour quoi ? Pour avoir été là et fait ce qu’il avait pu. « Hey. » Il renâcle, furieusement, en jetant un doigt vers sa face, la sienne déformée de retenir une colère prête à le faire imploser. « Cut me some slack kiddo. J’t’ai rien demandé ok ? J’ai rien fait de travers non plus, c’est pas mon problème si tu règles les tiens en commençant par l’vagin. » Il lui jette, peu habile, dans un ton dérangeant, presque sale. « Tu vas m’expliquer en quoi ça aurait arranger ton histoire ? Parce que dans une heure, ou deux, le vide, il sera toujours là. Que tu le veilles ou non. » Saul sait de quoi il parle. Tout le monde, ici, pour la grande majorité, sait de quoi il parle. Elle avait eu de la chance, jusqu’ici, une chance que peu d’entre eux avait eu ; celle d’une famille déchirée, difficile, brisée. Mais vivante. Vivante. Et alors que ses yeux retombent sur les contours d’une chemise familière, que le tapis du salon reprend des éclats d’antan et que la peinture maladroite d’un éléphant entouré de ballons rappellent à eux comme un trou noir le vide, Vasarely sent ses doigts se crisper contre l’un des outils de l’établi, et dans sa gorge, la tension de bloquer ses hurlements enragés. Seul un murmure difficile s’échappe d’entre ses lèvres alors qu’il enchaîne, décidé à ne pas se laisser faire. « Qui de nous deux manque de couilles dans l’histoire, tu m’expliques ? Tu claques la porte et puis après ? Tu vas te trouver un mec à tirer, un truc à boire dans un coin… Demain on va te retrouver ivre morte dans un fossé, de d’là ce serait sans doute une semaine de trou… En attendant, ta mère est toujours morte, Luis est toujours mort, Elise t’en voudra toujours, Gina va pleurer pendant des heures et ton père se demandera ce qu’il a fait au bon Dieu pour avoir une gamine pareille. » Il fout un coup dans la table en bois et la moitié de ce qui s’y trouvait tombe par terre. Saul jure. Fort. Il regarde les outils au sol. Même en s’abaissant, il ne pourrait les attraper. Son impuissance soudaine le calme, brutalement. T’en a pas marre, de faire chier le monde ?

« Ou tu peux rester. » Il dit plus fort, soudain, animé, en la voyant brutalement s’éloigner. La voiture dans la main, avec un regard décidé. Saul ne se tourne pas. Peut-être même qu’elle est déjà partie. « Ici. » Il précise, du bout des lèvres. Passer la soirée avec Agate, dormir calmement à l’étage et repartir demain en ayant oublié un peu. Combler le vide. « Tu fais c’que tu veux. » Il rajoute brusquement, comme s’il allait le regretter. Tu fais ce que tu veux. Mais pars pas. Ses mains retournent sur l’établi, essuient délicatement le bois, attrapent les morceaux de métal étalés un peu partout. Il ne tente même pas de ramasser les outils au sol. Trois heures et demi. Bientôt, Agate serait là. Naïve, ignorante, toute gamine qu’elle était. A piailler, et crier, et à rire. Toujours privée de mère. Exactement comme Sykes, pensa Saul. Exactement comme lui.

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MessageSujet: Re: (saul) spectrum.   Jeu 25 Mai - 13:27

« spectrum. »

    Saul, il la blesse plus sûrement que n’importe qui. Il a les mots qui volent, les remarques qui fusent. Elle le fixe durement, secoue de temps à autre la tête pour s’éviter de lâcher la bonde à sa propre vicissitude ; pourtant ça la démange devant ce qu’il lui jette à la gueule, l’accusant sans vergogne de se taper des mecs sans sourciller. C’est faux, sauf que les justifications restent coincées dans sa gorge. Elle aimerait lui dire que c’est un salaud, qu’il ne se rend pas compte de la façon dont ça lui coupe le souffle de l’entendre dire ça. Elle aimerait lui dire qu’elle est déçue aussi, parce qu’elle ne pensait pas qu’il avait une telle opinion d’elle. Elle aimerait lui avouer, à demi-mots, que si elle a fait ce mouvement vers lui c’est parce qu’elle sait qu’il peut lui apporter le réconfort dont elle a besoin. Parce qu’elle se sent en sécurité dans son sillage. Parce que, quelque part, quand elle le regarde, elle a l’impression que l’épidémie n’a pas frappé tous les cœurs. Sauf que le militaire répond à ses attaques et ça la laisse silencieuse, d’un marbre froid. Le temps des confidences, il s’est envolé. Elle n’est même pas sûre qu’il ait déjà été là. Ils sont bons qu’à ça, tous les deux. Quand ils n’arrivent plus à se supporter, ils se lancent des piques, testent leurs limites. Habituellement, Judith serait la première à en rire. Mais y’a plus grand-chose qui arriverait à la faire rire aujourd’hui.

Elle sursaute quand il frappe la table, jure aussitôt, mais elle ne fait rien de plus. Rien de plus que prendre sa foutue bagnole et se tirer. Quand elle passe à côté de lui, elle est agressée par sa chaleur, tuméfiée par les vagues brûlantes qu’elle sent émaner de l’homme en colère. Alors elle fuit. C’est mieux. Il lui dit qu’elle peut rester, avec lui, avec eux, sauf que ça vient au moment où elle ne veut plus. Jude continue jusqu’à la porte, entendant à peine la suite, résignée à rentrer chez elle pieds nus s’il le faut. Elle sait pas bien ce qui la retient de claquer la porte à cet instant. Peut-être cette petite voix qui lui souffle de pas s’en aller comme ça. Que les derniers mots qu’elle adresse à Saul soient pas ceux-là. Qu’ils se quittent pas autant en colère, autant cassés. Elle pose la main sur le chambranle de la porte, serre si fort que ses jointures en blanchissent. Mais elle se retourne pas, elle revient pas non plus. Comme si elle ne supportait plus d’être à ses côtés.

« C’que je voulais, c’était toi. » Sa voix est blanche, neutre. « Pas n’importe qui, juste toi. Si tu préfères te dire que je suis du genre à aller me taper le premier mec venu, c’est ton choix. » Et ça me fait mal rien que d’y penser. « Moi je préfère m’en aller, tu vois. » Parce que ça brûle, dans sa gorge, sous ses paupières closes. « J’vais prendre l’air. »

    Elle sort aussitôt sa dernière phrase lâchée, avec ce besoin qui irradie dans sa cervelle : de l’oxygène. Tout dans cette maison empeste Saul – et Agate. Ce qui la rassure en temps normal l’effraie maintenant. Ça l’étouffe. Ça la tue à petit feu. Judith va s’écrouler sur les dernières marches, mal à l’aise dans ces vêtements qui appartiennent à une morte, les pieds sur l’asphalte. Au bout d’une minute, elle serre simplement ses genoux contre sa poitrine en essayant de discipliner les battements de son cœur erratiques. L’organe bat fort, douloureusement, sans prendre la peine de pomper correctement. Le sang charrié dans ses veines est contaminé par son ressentiment. Elle est amère, Jude. C’était pas comme ça que c’était supposé se passer. Et en même temps, qu’est-ce qu’elle s’attendait à obtenir ? On ne récolte que ce que l’on sème. Rien de plus. Jamais.

Elle sait pas combien de temps s’écoule entre sa sortie en furie et le moment où elle entend le hurlement de joie d’une gamine surprise. Le boulet de canon fonce dans ses bras sans qu’elle n’ait le réflexe de l’amortir – le crâne d’Agate lui défonce presque la clavicule, mais ça fait rien. C’est une douleur supportable, ça. Machinalement, elle frotte le front de la fillette, lui demandant doucement si elle ne s’est pas blessée, écoutant sa réponse négative avec un sourire léger. Les morveux ont cette magie d’être si innocents qu’on se sent obligés de leur épargner la dure réalité de la vie. Et ça agit toujours sur Judith. Avec un soupir qu’elle ravale aussitôt, elle se lève, la petite main d’Agate dans la sienne.

« Allez, viens, ton oncle t’attend à l’intérieur. » « Tu restes, dis ? » Dans ses grands yeux brille une flamme qu’elle ne connaît que trop bien. L’espoir. Dans sa poche, Judith a la sensation de sentir la voiture rouge s’alourdir dangereusement. L’espoir est mort. Vraiment ? « Je t’avais promis qu’on s’occuperait de ces perles, donc… »

    Les doigts se referment sur les siens, fort, si fort. Et Jude la suit à l’ombre de la maison, traînant un peu des pieds. Elle ne croise pas une seule fois le regard de Saul. Leurs derniers mots sont encore dans l’air. Ils empestent. Agate frétille d’un endroit à l’autre, commence à raconter quelque chose à son oncle sur sa journée d’école, fouille pour retrouver la boîte de perles que Jude lui avait ramené hier. Hier. Une vie entière, presque. Et docile, Judith s’installe à table avec elle pour se plier à sa promesse. En surveillant la flamme qui danse dans le regard de l’enfant. Celle qui lui dit que l’espoir est toujours là. Qu’il suffit de savoir où chercher.
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