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 Heaven or hell or somewhere in between (pv)

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MessageSujet: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Lun 17 Avr - 21:05


HEAVEN OR HELL OR SOMEWHERE IN BETWEEN

Sitôt qu’ils eurent passé les hautes fortifications de la ville, on les mena le long d’un petit sentier à part, frôlant les tôles et les premières habitations, en direction de Fiztgerald’s home. Saul marchait d’un pas habitué, traînant sa jambe droite qui grinçait légèrement, brisant le silence. Il ne les voyait pas mais il sentait, sur son passage, se dérober les regards, à petits pas fébriles on s’éloignait sans piper mot, de cette troupe de spectres et de l’homme, en tête, dont on pourrait croire qu’il fut le diable, sinon l’un de ses suppôs. De ses cheveux demi longs gouttaient du sang, et sur son visage jadis blême, le carmin avait teinté chaque pore de sa peau. On pouvait le sentir à plusieurs mètres de là, empêtré tel qu’il l’était dans les morceaux de barbaques et de viscères qui recouvraient par endroits son corps, s’étaient emmêlés dans ses cheveux, dans le poil fourni de sa barbe, la laine de son pull. En croisant le reflet d’une vitre, Saul jeta un coup d’œil à la bête et se reconnu soudainement d’entre les traits du démon. Il éclata d’un rire sardonique. Froid.

Randy avait lancé les expéditions et distribué les ordres une semaine auparavant. Débarrasser le restant de Lafayette de ses rôdeurs, récupérer quelques bâtiments clés de la ville, s’étendre, encore et toujours, à mesure que les rangs s’agrandissaient et que la population vorace demandait plus, toujours plus. Une semaine à ratisser l’équivalent de plusieurs kilomètres de ville, à fouiller chaque bâtisse, chaque maison à la recherche des morts, qu’il fallait alors sortir et abattre, brûler le plus discrètement possible entre les branchages secs, piller et recommencer. Une semaine à se faire les bras, à coups de hache, à coups de fusil, à sentir la poudre, la suie, le sang, les tripes, de ce qui se déversait en torrent dans les rues silencieuses. Une semaine qu’il frappait dans le vide, Vasarely, et il était en train d’y laisser sa sanité. De toute sa carrière, il n’avait jamais vu autant de charpie et de barbaque, autant de corps démembrés jetés dans des fosses immondes d’où s’élevait l’odeur de la mort même. Toute la journée durant, il baissait la tête. Fermait les yeux. Comptait les balles. Gueulait des ordres. Et recommençait.

Maintenant son pied battait un rythme effréné contre le plancher de la salle d’attente. Ses pompes laissaient trainer une terre engluée de sang entre les lattes du parquet. Il fixait le vide, face à lui, dans un regard endormi, presque hébété. Depuis l’autre bout de la pièce, on le héla prudemment. « Saul, tu viens ? » Le militaire leva les yeux et aperçut un des infirmiers, piétinant sur le pas de la porte. Un fort goût d’iode lui inonda la bouche et il cracha au sol, juste en face de lui. « Non, je veux voir Primrose. » Daigna-t-il ajouter, sans bouger de sa chaise. Les survivants autour de lui semblèrent hésiter. L’autre piétina encore plus fort. « Elle n’est pas de service ce soir, c’est- » « Appelle-la alors. » Coupa-t-il sèchement en s’enfonçant dans son siège.

Vingt minutes et rien. Dans sa barbe, rendu seul dans la salle d’attente, il ne cessait de répéter son nom. Primrose, Primrose… C’est Primrose que je veux voir. Un mouvement plus vif que les autres, comme un spasme des nerfs, contracta son estomac et le reste. Il se pencha en avant, près à dégueuler, lorsque la porte s’ouvrit à nouveau, et qu’elle apparut enfin face à lui. Il pivota légèrement sur son axe et lui jeta un sourire contracté. « Hey Prim. » Un pied devant l’autre, Saul s’accrocha à l’accoudoir du fauteuil, engageant sa prothèse qui grinça dans l’exercice et pénétra avec la même démarche absente jusque dans la salle de décontamination. Son regard fit le tour des lieux, sa main effleurant les compresses de gaz, étrange seringue et autres instruments qui peuplaient le cadis infirmier. Lorsqu’il se retourna, elle le fixait. « Le baveux était pendu au hangar. Il s’est déchiré en deux alors que je passais dessous. » Lui sembla-t-il important de préciser. « Désolé pour ton plancher. » Il posa le fusil contre un pan de mur, et se retrouva là, les bras ballants, dégoulinant sur le sol. A ne pas quoi savoir-faire de lui-même.


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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Mer 19 Avr - 17:56

Elle avait laissé ses fripes couvertes de sang dans un coin de la pièce avant de se laisser tomber dans son lit, les yeux fermés. L’opération avait été longue, parsemée de complications, et elle ne savait toujours pas si l’homme qu’elle venait de charcuter verrait le lever du soleil. Primrose avait laissé le patient sous la surveillance du quart de soir, qui venait tout juste de prendre la relève, filant directement à la mairie où elle s’était endormie en temps record, empêtrée dans un tas de draps plus ou moins satinés qui lui semblaient pourtant sortis tout droit du Paradis. La radio de communication trônait sur la table de chevet, mais demeurait obstinément silencieuse, la molette tournée au maximum pour rendre l’appareil muet, laissant le calme la bercer dans un sommeil bien mérité.

Deux coups secs secouent la porte et elle se lève brusquement, surprise, jetant un coup d’œil à l’extérieur : elle ne pouvait pas avoir dormi plus d’une heure. « Primrose? » Elle reconnaît la voix d’un milicien, visiblement mal à l’aise de devoir déranger la conseillère. « Y’a l’infirmerie qui demande si tu peux y retourner… » La Portoricaine pousse un soupir et s’apprête à rétorquer, non sans s’être glissée à nouveau sous les draps. « C’est Saul qui demande. » Elle s’arrête net dans son élan de confrontation. Si c’était Saul, elle ne pouvait guère refuser, même si ça relevait du caprice. De toute façon, elle ne considérerait jamais les demandes de son collègue comme tel; il était objectivement compréhensible qu’il ne veuille pas se faire examiner par qui que ce soit d’autre. « J’arrive. » Le milicien ne répond rien, mais ses pas s’estompent dans le couloir jusqu’à ce que le silence revienne. Les draps volent sur le plancher et Primrose saute hors du lit, se parant de vêtements propres, passant une main dans ses cheveux devant la glace brisée de sa vanité pour au moins avoir l’air présentable.

Le soleil tombe encore doucement lorsqu’elle met le pied dans l’infirmerie – on lui désigne rapidement la salle d’attente, dans laquelle elle ne fait qu’un pas nonchalant. Si elle fronce les sourcils à l’interpellation, elle ne réplique rien, constatant sans mal le terrible état dans lequel il se trouvait; il n’avait pas besoin de se faire rappeler qu’elle détestait que l’on rogne ainsi son prénom. Difficile toutefois de distinguer s’il y avait la moindre blessure sérieuse sous l’épaisse couche de viscères et de fluides séchés qui maculaient la peau et les vêtements de l’homme, même avec son œil entraîné. « Viens là », qu’elle fait simplement, plissant le nez en entendant la prothèse grincer. Primrose mène son patient dans la salle de décontamination, où elle enfile un sarrau qui avait dû, jadis, être immaculé. Stéthoscope autour du cou, gants aux mains, elle se retourne finalement vers Saul, qui semble plus fasciné qu’à son habitude par le contenu de la pièce. « Ah, t’en fais pas. Le plancher a vu pire, mais ta tête, je suis pas sûre. » Elle ose un sourire gentiment narquois alors qu’elle fait rouler un petit chariot contenant les essentiels près de la table d’examen, où elle l’invite à prendre place. « Tu connais le refrain, querido. Comment tu te sens? » Euphémisme par excellence pour demander à quelqu’un s’il a été mordu sans réellement lancer les hostilités. Elle lui tend une serviette mouillée pour qu’il puisse se rafraîchir ne serait-ce qu’un minimum, tirant une chaise devant lui. « Et ta jambe? Ta prothèse fait un vacarme pas possible. » Quelqu’un au camp saurait sans doute trouver la source du bruit et la faire disparaître. Pourquoi pas même rendre à la prothèse vieillissante un peu de son éclat d’antan, et surtout, l’empêcher de faire de Saul un repas ambulant.
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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Lun 24 Avr - 1:12

Réquisitionner Primrose en dehors de ses heures de service pourrait clairement passer pour un caprice, mais aux yeux de Saul, c’était une nécessité. Il ne s’agissait pas tant de pudeur que de patience, et face à d’autres, il n’en avait que très peu. Saul les connaissait pour les avoir vu défiler des mois durant aux chevets de son lit, ces médecins bedonnant griffonnant sur leurs papiers, à coup de hmm-hmm et d’encouragements sordides, des courage habitués qui lui arrachèrent, toujours, un gargouillement haineux. Et même après le début de la fin, il les avait retrouvés ici, entre ces murs, civils convertis ou de profession, avec ces mêmes regards fuyants, cette même complexité de rapport. Alors, avec Primrose, c’était facile. D’abord parce que les années les avaient faits collègues, amis, et que Primrose ne s’attardait plus sur les détails. Qu’elle avait arrêté de prendre des pincettes depuis bien longtemps. Que Primrose frappait dans le tas. Toujours, là où ça faisait mal. Aussi, lorsqu’il la voit froncer le nez, il ne sait pas si c’est au défaut pour sa gueule ensanglantée, pour sa demande capricieuse, pour ce surnom qui la rebute ou pour le sport ; toujours est-il que Saul obéit à l’ordre sans moufter ; elle n’a pas de mots inutiles, Primrose. Elle sait exactement comment lui parler.

De douceur, Saul n’a que très peu besoin, et elle le sait. Les gants claquent contre ses doigts, elle enfile un sarrau qui aurait dû être propre et il attend, docile, qu’elle lui donne l’autorisation de bouger. A sa réflexion pour l’état du plancher plus si propre, et sa tête qui n’est pas mieux, Saul tapote le haut de son crâne, sa face trempée, et c’est en inspectant le contenu de ses mains qu’il comprend finalement. « Ah... » Murmure Saul. Elle lui indique la table d’examen. En se saisissant de la serviette qu’elle lui tendait, le lieutenant s’assit d’un petit bond sur le matelas mince. « Je m’sens super. L’éclate. La forme. Tout ça. » Mentit-il honteusement en évacuant la question d’un mouvement de main. Il sait bien que ce n’est pas ce qu’elle veut dire, pas vraiment, mais Saul se sent joueur. Sur l’échelle de leur communication incertaine, Primrose est reine à deviner les signes de ses maux, des physiques comme des psychologiques. Mentir ne l’emmène nulle part, sinon vers ce sourire narquois qui flotte un instant sur ses lèvres.

La serviette s’imbibe rapidement de tous les liquides présents sur son visage, mais en écrasant le coton sur son visage, Saul ne peut s’empêcher d’exprimer son contentement d’un soupir bruyant. La mention de sa jambe lui fait abaisser le torchon. Il jette un regard à la prothèse sous le treillis, dont la douleur fait des allers-retours comme des vagues, des brûlures allant et venant sur la grève de sa peau. « Pas repoussée depuis. » Ironise Saul d’une moue pitoyable. « J’suis un peu déçu. Tu m’avais si bien vendu tes talents de magicienne. » Il se doute que ça ne lui suffira pas. Ca ne suffit jamais. Alors il se relève rapidement, pose la serviette et commence à défaire les boutons de son pantalon. Saul a l’habitude, avec Prim. Toute notion d’intimité ou de séduction serait de toute manière faussée, considérant qu’elle l’avait déjà eu le plaisir et la malchance de lui découper une partie d’anatomie, tout en rapiéçant le reste. Il n’a rien à lui cacher. Il n’a rien à lui donner, non plus.

Bottes au sol, il fait glisser le treillis le long de ses jambes d’un grognement, et d’un geste plus fort encore, se débarrasse de la prothèse qui tombe au sol dans un bruit de plastique malmenée. Sans attendre de vérifier que celle-ci n’était pas endommagé, ni même les remontrances de Prim à ce sujet, Saul s’étale en arrière, perpendiculaire au sens du matelas, la tête et les épaules flottant dans le vide. Ses cheveux gouttaient encore sur le sol. Il ne veut pas le voir, ce moignon, ce morceau de chair coincé à son corps. Il ne veut pas en savoir l’état non plus. Aujourd’hui, il n’a pas envie. Saul siffle entre ses dents, puis interroge, d’un ton calme. « Pourquoi on fait ça, déjà ? » Il n'est pas certain lui-même que ce qu'il demande. Tuer des morts pour l’ironie, brûler des corps, aligner des cadavres le long des routes ? Frapper, frapper, frapper. Passer par la décontamination et puis recommencer le lendemain. Baisser son froc pour inspecter un morceau de peau qui avait cessé d'être intéressant depuis que mort ? Saul ne sait pas ce que s'est mais il a besoin de l’entendre de la bouche de quelqu’un d’autre. De la bouche de Primrose, plus particulièrement. Primrose qui croit en Randy différemment que lui. Primrose qui a sans doute une opinion qui n’est ni faussée par une confiance aveugle, ou une dévotion proche de l’autodestruction. Primrose qui ne l'épargnera pas, par soucis d'honnêteté.


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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Lun 1 Mai - 23:09

Elle ne retient pas un roulement d’yeux dramatique lorsqu’elle entend les badineries de son patient. L’odieux mensonge était presque aussi éloquent que la vérité aux oreilles de Primrose : elle aimait s’imaginer que le langage non verbal de Saul n’avait plus de secret pour elle. Le simple fait qu’il ne réponde pas directement à la question lui offrait des indices précieux sur ce qui se tramait dans le dédale de neurones qu’était le cerveau du mécanicien. Elle ausculte le lieutenant superficiellement, le regard vif, sachant toutefois pertinemment qu’il n’a pas eu d’escarmouche fatale avec un mort-vivant. Une seule morsure et c’en était fini de lui – et Randy devrait tirer la gâchette. Elle n’osait même pas imaginer l’effet que ça aurait sur l’esprit du chef des conseillers, sur le camp… ni sur elle.
Primrose secoue la tête pour chasser ces sombres pensées, elle lui fait signe de se délester de ses vêtements, ce qu’il fait sans rechigner. « T’as dû mal entendre. J’ai probablement dit “médecine”, pas “magicienne”. Même si parfois les gens s’imaginent que ça va ensemble. » Primrose ne comptait même plus le nombre de fois où des familles éplorées l’avaient injuriée pour ne pas avoir pu sauver un être cher tombé au combat. Elle avait réussi à réchapper Saul de l’autre monde au prix fort, mais il était au moins là pour l’honorer de ses sarcasmes douteux, et ça lui suffisait.

La médecin en chef grogne discrètement lorsqu’elle entend la prothèse s’écraser contre le sol, et elle la ramasse aussitôt pour l’appuyer un peu plus loin contre le comptoir. Il ne pouvait pas se permettre de la rendre inutilisable. Primrose ignorait si quelqu’un avait les compétences de lui en faire une autre dans le camp; et même si c’était le cas, elle ne serait jamais aussi sophistiquée que celle qu’il avait déjà. Saul se laisse tomber par-derrière, en équilibre sur la table, empêchant le médecin de voir son visage, mais elle ne dit rien. Elle n’avait plus besoin de voir les expressions de Saul pour en comprendre long sur ses états d’âme. En silence, elle commence à examiner l’amputation. La cicatrice elle-même avait mieux tenu le coup que la jambe lors de l’accident initial, et ils avaient pu éviter que l’infection ne réapparaisse. S’il ne prenait pas soin de sa jambe coupée, ils n’auraient peut-être plus les moyens d’éviter le pire, désormais, d’où le zèle excessif de la conseillère en ce qui avait trait aux vestiges d’une blessure qui n’était pourtant pas la sienne. Saul reprend la parole et elle ne tarde pas à répondre, du tac au tac. « Je sais pas de quoi tu parles, mais si on le fait, c’est que c’est nécessaire. » Elle tapote doucement sur la cuisse de son patient pour lui signaler que l’inspection était finie. « On n’a pas les ressources de faire ce qui n’est pas absolument primordial. De quoi est-ce que tu doutes, Saúl? » (Elle avait toujours prononcé le prénom de son interlocuteur avec un accent espagnol tranchant, même si elle avait été élevée en Louisiane.) « Ça te ressemble pas. »

Ça l’inquiète un peu de voir son ami et collègue dans cet état. Qu’est-ce qui pouvait bien le tarauder à ce point? Était-ce les tensions montantes au sein du camp? Commençait-il à douter de sa place parmi le conseil, de son rôle aux yeux des survivants? Peut-être s’imaginait-elle des choses. Elle n’avait pas vu Saul dans un tel état depuis longtemps – très longtemps, alors que la civilisation était encore réglée comme une montre et qu’ils vivaient leur normalité à eux : la vie militaire. « Je vais dire à Lee de te ménager un peu. T’as besoin de repos. » Ça n’est pas une offre, c’est un ordre, en quelque sorte. Derrière une proposition détournée, il y a une réelle bienveillance qu’elle n’ose guère exprimer en d’autres mots. La fatigue était leur pire ennemie. Il suffisait d’un moment de distraction pour que le pire arrive.
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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Mer 3 Mai - 0:56

Au plafond, près du néon grésillant qui faisait virevolter les flammèches dans ses iris, il y avait une trace noire. Épaisse, parsemée. Même en plissant les yeux, Saul avait du mal à déterminer sa taille. Elle se dégradait parfaitement dans le gris plâtre du plafond, noirceur reflétant la lumière. Pivotant légèrement la tête, il se demanda comment elle aurait pu se loger là et depuis combien de temps. Il leva une main vers elle, comme ces gamins qui tentaient de jouer de la perspective pour saisir l’inatteignable. D’ordinaire, Saul prêtait rarement attention aux détails. A l’insignifiant, au ridicule, microcosme qui naviguait autour de lui. Paisiblement, silencieusement. Pourtant en s’heurtant au silence, il eut une pensée pour les petits gestes. Toutes ces habitudes qu’il avait pris sans s’en rendre compte, avec le temps, et le geste, et le réflexe. Prends couteau, jette couteau, plante couteau. Attrape couteau et recommence. Prends couteau, jette couteau, plante- Il pouvait voir défiler dans sa tête, un, deux, la valse continuelle des visages, du derme translucide et des mains toujours tendues, trois, quatre, et le geste, continuellement le même, cinq, six, planter le contendant dans la chair bien molle. Sa main retomba sur son torse, et ses yeux se rouvrit alors que Primrose appuyait sur un morceau de muscles plus sensibles. Saul grogna, le corps tendu. Peut-être que s’il ne fermait pas les yeux, il ne les verrait pas.

La question jetée ne reste pas longtemps sans réponse. Primrose éclaire d’une pirouette les obscurités sous-entendues et Vasarely ne peut s’empêcher d’hoqueter un rire. « Ah, Morales. Ton pragmatisme nous fera tous tenir. » Ils avaient longtemps partagé ce sens pratique, cette prédisposition à ignorer la difficulté, sans pour autant la contourner. Mais contrairement à Saul, Primrose trouvait moins ses solutions dans la colère et les coups, et plus simplement dans des déductions rigoureuses et justes. Alors tandis qu’elle notait les détours qu’il prenait pour se voiler la face, Vasarely continuait de mentir outrageusement en balançant de à autre un bras au-dessus de sa tête. « J’doute pas. » Grinça t-il, pris au fait. « Mais j’oublie, des fois. » Une justification branlante qu’elle se ferait un plaisir d’écarter d’une vérité bien placée. Après tout, n’avait-il pas posé la question pour confronter ses propres doutes à l’inébranlable médecin en chef.

Elle tapotait sa cuisse pour lui indiquer que l’examen était terminé mais ce ne fut pas tant la fin du calvaire que la réflexion quant aux jours de repos qui le fit se relever d’un bond. « Non. » Immédiatement, Saul se sentit chancelant, comme si un poids allait et venait, roulant dans son crâne avec la fureur de ces balles de flipper. Depuis quand n’avait-il pas mangé quelque chose, il tâcha de se le rappeler en fouillant dans la poche arrière de son pantalon, posé près de lui. Son autre main pointait un doigt inquisiteur vers Primrose. « C’est hors de question. Donne-moi de quoi dormir et demain ça ira mieux. Mañana será otro día. Ou un truc du genre. » De la poche du tissu détrempé de sang, il tira une barre énergisante qu’il ouvrit avec les dents. Il releva la tête pour lui montrer qu’il commençait déjà à prendre des bonnes résolutions, et tapota l’espace libre à côté de lui pour l’inciter à s’assoir. Il ne l’avait pas seulement demandé pour un examen de contrôle. Ces instants étaient aussi les rares fois où il pouvait profiter de la présence de sa collègue et amie. Ils étaient devenus des gens bien occupés… « Alors doc’, ça a encore de la gueule ce machin ? » Saul désigna sa jambe, le chef d’œuvre de Morales comme il aimait l’appeler lorsqu’elle n’était pas dans le coin pour le foutre un taquet derrière le crâne. « Des fois j’me dit que tu pourrais me couper l’autre pour égaler. On ira la filer à Morrison, ça lui fera du gras sur les os. Ce clebs est plus maigre que son maître, et c’est déjà quelque chose. » La référence à Randy ne manquerait pas de la faire rire, sinon rougir. Tout pour éloigner la conversation du doute trésaillant qui hantait sa boîte crânienne comme le reflet de ses iris. Et la peur, insidieuse, qu’il tâchait de dissimuler en croquant vigoureusement dans la barre chocolatée.



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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Ven 5 Mai - 21:45

Elle n’est pas certaine qu’il s’agisse réellement d’un compliment; or, tout ce que le commentaire lui arrache, c’est un petit sourire espiègle, bien que bref. « De nada », conclut-elle simplement alors qu’elle boucle rapidement l’examen de routine. Certes, il avait été dehors et devait absolument passer par l’étape de décontamination; toutefois, elle estimait sans trop craindre de se tromper que Saul n’était pas du genre à enfreindre les règles qu’il avait lui-même contribué à mettre en place. Rien ne ressemble à une morsure alors elle le laisse tranquille, envoyant valser ses gants dans la corbeille non sans un dernier commentaire qu’elle voulait teinté d’humour. « Heureusement, t’es un peu trop jeune pour l’Alzheimer précoce. » Autant dire que la fatigue y était sûrement pour beaucoup; ça, la routine, l’anormalité de la situation, l’ingratitude de sa tâche. Alors elle prescrit informellement du repos et s’engage à harceler le chef du conseil pour qu’il lui laisse un peu le temps de souffler – certes, ils étaient proches, se faisaient confiance et donc leur association était inévitable, mais il fallait qu’ils pensent à reprendre des forces, parfois.

Le refus catégorique la surprend, tant même qu’elle penche la tête sur le côté, les sourcils froncés, observant le doigt tendu avec une certaine méfiance. Elle sait qu’il n’a rien d’accusateur, de réprobateur, de malveillant, mais c’est simplement une habitude; pour elle, ça a une mauvaise connotation, mais elle relâche rapidement ses traits, comprenant que Saul n’essayait pas de l’invectiver. « No hay mañana si estás muerto », marmonne-t-elle simplement sans vraiment s’attendre à une réponse. « Tu vas te reposer et puis c’est tout. » De toute façon, elle n’était ni sa mère, ni sa femme, et elle ne se connaissait pas d’influence particulière sur lui; il était encore libre, dans une certaine mesure, d’ignorer les conseils de son médecin. Elle se pose près de lui, se hissant sur la table d’examen d’un petit bond, sans se soucier du sang qui avait coulé des vêtements et des cheveux de Saul. C’était le genre de détails qui n’importait plus vraiment, de ces jours. « Bien sûr. Je veux pas nécessairement me lancer des fleurs, mais c’est grâce à moi. » Un petit sourire vient éclairer son visage alors qu’elle soulève ses cheveux pour les attacher en une queue de cheval négligée. La jambe coupée avait bien cicatrisé, mais dans ces temps, la prévention était plus efficace que toute autre méthode d’intervention. Si une infection devait s’y déclarer, il fallait s’y prendre plus tôt que tard. La plaisanterie lui arrache un petit rire; un signe que Saul avait décidément fini par apprendre à vivre avec son handicap était qu’il n’hésitait jamais à faire de genre de blague. « Je pense que Morrison va finir par être obèse, à la longue. Je lui donne presque systématiquement la moitié de mes assiettes. » Primrose n’avait jamais eu un grand appétit et l’animal avait le don de la regarder avec ses yeux pour quémander ses restes; impossible de résister.

Elle ne relève pas immédiatement le commentaire concernant le conseiller. D’un côté, elle veut éviter d’en laisser sous-entendre trop long; de l’autre, si elle savait déchiffrer Saul aussi habilement, elle se doutait qu’il avait certainement quelques trucs pour décoder ses états d’âme. « Lee c’est le stress. Il en a lourd sur les épaules », finit-elle par admettre, consciente que l’ancien mécano était sans doute parfaitement au courant. « Mais il faut quelqu’un pour mener le bal et c’est certainement pas moi qui m’en occuperai. Ni toi – sans vouloir t’offenser. » Elle se tenait généralement loin des délibérations du conseil, sauf lorsque sa présence était explicitement requise; elle s’impliquait essentiellement dans ce qui avait trait à la gestion des ressources médicales ou pharmaceutiques ou pour instaurer de nouveaux protocoles quant aux examens obligatoires. Autrement, elle préférait délester ses responsabilités à Randy, qui faisait un bien meilleur travail qu’elle, même si ça ne contribuait certainement pas à alléger son fardeau. Son regard se porte finalement sur Saul, qu’elle détaille brièvement, comme si elle tentait de lire ses pensées. L’odeur sucrée du chocolat et des arachides suffit à la déconcentrer, et, non sans une œillade sur la barre énergétique, elle se détourne pour fixer ses genoux, pensive.
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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Mer 10 Mai - 1:28

L’éviction lui arrache un grognement, mais du délire despotique de Morales, Vasarely ne fait cas qu’en mordant plus furieusement dans la barre de céréale chocolatée. Elle peut bien dire ce qu’elle veut, il n’est pas tenu de suivre ses ordres, ni même ses conseils, pour ce qu’il en savait. Sur le coup de la colère, elle finirait bien par lui balancer l’un de ces petits fascicules explicatifs que tous les médecins tiraient assidument de leur blouse blanche : L’amputation et Vous, S’Accorder du repos en période d’Apocalypse. Autant de manuels de survie qu’il aurait bien aimé trouver dans les tiroirs de la Mairie, fief des conseillers, avec des consignes à suivre et un kit de premier secours ; pas la panique, pas le bordel ambiant, qui en lui faisant repenser à tout, arracha un sourire à l’ancien Lieutenant. Près de lui, Morales grimpait à ses côtés sur la table, faisant peu de cas de l’état déplorable dans lequel celle-ci se trouvait. Saul essuya les quelques gouttes qui manquaient de dégouliner dans sa nuque, s’ébrouant un peu brutalement. « Vu les circonstances, j’trouve ça incroyablement que ça ressemble encore à une jambe surtout. Tu devrais te mettre au tricot, tu ferais des merveilles. » Faisant glisser l’emballage de la barre chocolatée, il la jeta négligemment au visage de Primrose dans un geste enfantin.

Dans le mouvement, il avala ce qui semblait être un morceau de chair, et s’étouffa brutalement, toussant pour l’évacuer. Saul cracha par terre. Les carreaux au sol étaient déjà trempés de ses bottes, de son pantalon dégoulinant qu’il n’avait pas encore remis. Tout autour d’eux étaient gluant, imbibés, dégueulasses, pourtant ils ne semblaient pas le remarquer, l’ignorait ; pire, l’acceptait. Tapotant la poche de sa veste, Saul en tira une cigarette – la dernière du paquet – et l’alluma devant son médecin sans même demander l’autorisation. « Ouai… » Grommela-t-il en soufflant la fumée au-dessus de sa tête. « Randy, il paye pour ses années comme fonctionnaire. » Railla Saul en faisant référence au poste de logistique de Lee au sein de la Navy. Loin, très loin sans doute, de ses espérances d’ado. « Le bonhomme a pas vu le soleil depuis trente ans, ça lui fait du bien de prendre l’air. T’inquiète pas pour lui. Devant toi il fait pas le malin parce qu’il sait que ça sert à rien, mais il lui reste assez en réserve pour pas mal de temps. » Randy savait s’économiser, malgré les apparences, et grand bien lui fasse. Que Morales prétende un jour au rôle aurait étonné le second, qui médita la remarque en mâchonnant la clope. Elle avait certainement les épaules, et le charisme, mais sans doute pas l’esprit pratique dont Lee faisait parfois preuve. Mener le camp à la baguette avait ses côtés sombres que Primrose contournait déjà en débattant peu durant les audiences du Conseil. Saul, de son côté, n’en avait simplement pas l’envie, ni la capacité physique. Ni le leadership nécessaire, et encore moins la popularité. « Moi il arrive encore à m’avoir. » Conclut-il en marmonnant.

Jetant un coup d’œil à Primrose tout près, Vasarely pensa soudainement qu’il y avait bien longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvé seuls, tous les deux, dans la même pièce. Face au silence. Aussi tard la nuit. « Tu viens plus me voir comme avant. » Enchaina Saul, simplement, presque étonné. « Pour autre chose que me parler de ma jambe, j’veux dire. » Ce n’était pas un reproche, mais une simple constatation. Ils avaient tous les deux un planning plus que chargé à tenir, des réunions à diriger et autant de têtes à manœuvrer, guider, éduquer. Sans parler de celle qu’il fallait exploser. Vasarely renifla, le visage tourné vers Primrose. Elle était belle, Morales, même les cheveux attachés vaguement, avec toute cette sueur qui lui dégoulinait sur le menton, et les cernes gigantesques qu’elle se traînait. « C’est à cause de Randy ? » Il demanda, plus brutalement, sur le même ton absent, lointain, presque ivre, qui le tenait depuis le début de la conversation. Dans ses doigts, la clope se consume, et Saul se penche pour tirer une nouvelle latte.



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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Lun 29 Mai - 22:16

Elle esquisse un sourire, choisissant de prendre le commentaire de Saul comme un compliment sincère; elle en avait besoin, pour une raison qui lui échappait, lui glissait entre les doigts comme une source d’eau claire. Momentanément rêveuse, elle ne voit pas venir l’emballage et sursaute, dardant un regard surpris, faussement outré dans la direction de l’ancien militaire avant de laisser échapper un rire clair, cristallin, comme elle seule en avait le secret. Un rire qui détonnait dramatiquement de son laconisme, de son air presque rigide, typiquement militaire; bref, toutefois, le rendant d’autant plus précieux. La conversation tend à devenir plus sérieuse, mais elle ne s’en formalise guère. Elle pouvait aborder avec Saul tous les sujets possibles et imaginables, et il savait qu’il pouvait faire de même. Jamais elle n’aurait le culot de mentir, ou même de lui faire l’affront d’une demi-vérité, d’un mensonge blanc qui aurait pour objectif de l’épargner. Primrose n’avait même pas cru bon de préfacer l’annonce funeste de la perte de sa jambe par un « je suis désolée, mais… » lorsqu’elle avait été confrontée à la situation. Désolée, elle ne l’était pas, tout simplement : regretter d’ôter à un homme un appendice devenu supplice revenait, dans son esprit, à lui dire qu’elle aurait préféré la lui laisser et le voir mourir à petit feu, cloué à un lit d’hôpital.

Le rire s’éteint, mais elle sourit quand même au commentaire. Randy ne s’était pas illustré par ses prouesses sur le champ de bataille, à l’époque; maintenant, il était le plus militarisé des trois. Et elle, qui avait l’habitude d’être dans le feu de l’action, se voyait affectée à une seule maison, prisonnière de ses précieuses connaissances. « J’essaie. » Elle soupire, murmure, presque. C’était plus fort qu’elle. Il suffisait d’une apparence de faiblesse pour que les plus indignés du camp de tentent de renverser le Conseil; et si la perspective de ne plus être responsable de la vie de tous ces survivants aurait pu la tenter, elle savait que sans un leadership fort, ils couraient à leur perte. La fatigue, l’épuisement, la maladie, les blessures : c’était à elle de mettre le reste de ses collègues en garde. C’était à elle de s’en faire. Malgré tout, elle ne relève pas l’odeur âcre qui se répand dans la pièce, piquant ses yeux. Saul l’avait trop souvent entendue se plaindre que c’était mauvais pour tout le monde et n’avait jamais arrêté. Une remontrance de plus, même en l’air, ne les avancerait à rien. Elle est préoccupée, aussi, laissant les paroles de Saul mûrir dans sa tête, avant de se laisser déconcentrer par sa remarque.

Son regard ambré se tourne vers l’ancien lieutenant alors qu’elle ramène ses jambes contre elle, enfonçant les talons de ses bottes dans la mousse usée de la table d’examen. D’autres auraient été gênés par l’auscultation, mais pas elle; pas venant de Saul. Il la connaissait mieux que quiconque dans ce camp. Peut-être mieux que quiconque était encore en vie. « Peut-être. Probablement », se corrige-t-elle, impénitente. Elle n’avait pas à s’excuser de la raison qui l’avait momentanément éloignée de Saul, même si elle trouvait toujours le temps de prendre soin de sa jambe et du reste. « Ça et… pff. Je me sens dépassée. Depuis le début, mais d’autant plus en ce moment, et je sais pas pourquoi. » Quelque chose lui disait, aussi, que ça n’allait pas aller en s’améliorant, que sa confusion ne serait pas dissipée dans les jours qui suivraient.. « Mais surtout Randy. » Il ne servait à rien de tenter de lui cacher quoi que ce soit. Si elle s’efforçait de dissimuler tout rapprochement possible entre Randy et elle au reste du camp, même à la milice et au conseil, mentir à Saul ne ferait rien d’autre que l’agacer. Toutefois, elle ne comptait pas commencer à livrer les détails de ses histoires, pas maintenant. « C’est vrai qu’on a rien fait tous les deux depuis un moment. Il faudrait qu’on joue aux cartes, un soir. Peut-être chez toi. Il y a une éternité que j’ai pas vu Agate. » Il n’y avait pas âme qui vive à Lafayette qui n’était pas tombée sous le charme de la petite, et Primrose ne faisait guère exception. Trop occupée pour réellement prendre soin d’Agate quand Saul était absent, elle n’avait de cesse de donner à Judith des permissions de quitter l’infirmerie pour prendre soin de la gamine. N’importe qui aurait pu le faire, mais elle savait que c’était important que la fillette ait un semblant de routine, de normalité au quotidien, et les deux semblaient s’entendre comme larrons en foire. « Y’a le four dans la mairie qui a été réparé. Je pourrais même faire des cookies. » Une invitée exemplaire dans un monde qui ne lui laissait guère la chance de l’être.
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MessageSujet: Re: Heaven or hell or somewhere in between (pv)   Jeu 8 Juin - 3:23

Il n’a pas la force de jeter un coup d’œil à Primrose, l’énième. Il n’en a pas besoin. Cette fille, ça fait deux ans, trois ans, plus, Saul n’a jamais compté, et ça non plus, il n’en avait pas eu besoin. Elle était rentrée dans sa vie par hasard et elle n’en ressortirait plus jamais, c’était ce qu’il avait ressenti après l’avoir rencontré. Après les quelques jours de retard dont elle avait profité, lorsque shooté à la morphine, on l’avait finalement transporté à l’hôpital militaire le plus proche, des kilomètres de là en pleine terre. Vasarely n’avait jamais remis les pieds sur un porte-avion, ou même un bateau depuis, mais il y avait eu Primrose Morales. En fermant les yeux, il pouvait même sentir l’odeur d’iode sur sa peau. Le courant d’air marin lorsqu’elle secouait devant lui une main terrifiante, inquisitrice. Presque maternelle. Primrose, ah Primrose, c’était pas la petite mère du peuple, mais elle en avait recousu des connards comme lui, et elle aurait continué d’en recoudre si le monde n’en avait pas décidé autrement. Alors finalement, pour elle, Saul fait l’effort. Son menton pivote et du coin de l’œil, il la regarde, lui sourit, la clope au bec, pas provocateur, à peine amusé. Prim, il l’avait sans doute aimé, un jour. Il y a longtemps, deux ans, trois ans. Non, il n’a jamais compté. Elle savait alors tout de lui, dans les détails. L’heure à laquelle les douleurs le réveilleraient, l’heure à laquelle il ne pourrait plus les supporter, les commentaires qui provoqueraient sa colère et ceux qui lui cloueraient le bec, son groupe sanguin pour les besoins des dossiers et son parfum de compote préféré, le nombre de points de sutures qui ornaient son moignon fraichement coupé, le degré d’audition perdu dans son oreille droite, et le nom des trois recrues qui avait été sauvé par l’impact du choc dans son corps. Et ce corps, qui n’était plus tant à lui qu’il était à ses soigneurs, maigre, décharné, dont les muscles avaient rapidement fondus, ce corps qu’elle avait aidé à reconstruire, ressusciter. Qu’elle l’avait aidé à accepter, aussi. Alors oui, peut-être que Saul l’avait aimé. Jusqu’à ce qu’il comprenne, bien plus tard, que sa vie ne se résumerait pas qu’aux draps blancs et aux compotes de pommes d’un hôpital. Et à Primrose Morales.

Ça ne lui allait pas, toutes ces responsabilités, pas plus qu’à lui. Il la croit lorsqu’elle lui dit qu’elle se sent dépassé ; une chose sur laquelle il la rejoignait sans réellement l’avouer. Randy les avait tous les deux mis au pied du mur, une capacité pour laquelle il avait un talent fou. Elle enfonce le talon de ses bottes dans le matelas de la table d’auscultation et Saul prend appuie sur son bras libre, l’autre furetant toujours de temps à autre la cigarette à ses lèvres. Il ne la lui propose pas. Ce serait provoquer la bête. En silence, il l’écoute ses raisons vagues, la justification cependant, avec laquelle il devrait faire comme il avait toujours fait. En toute honnêteté, Vasarely se sent juste fatigué. Les mots vont et viennent, dans l’obscurité latente de la pièce, il a des envies de poser la tête sur les genoux de Morales et de dormir des siècles. Elle avait le pouvoir, cette fille, d’apaiser les animaux sauvages.

« Hmm. » Il grogna. « Tu cuisines mal. » Dit-il simplement. Il termina la clope et d’un geste las, l’écrasa sur le tissu de son pantalon, posé entre eux deux et qu’il n’avait pas encore eu la décence de remettre. Il fit un signe en direction de la prothèse qu’elle avait posé près d’elle et l’intima de le lui donner. Enroulant le bandage de fortune autour du moignon, Saul entreprit de réaccrocher le faux membre au reste de son corps. « Si c’est Randy qui t’inquiète… » Commença Saul, à demi-couvert par le bruit du plastique. Il s’interrompit pour réfléchir à ses mots. Lee avait été exposé après les rixes des dernières semaines. Les décisions prisent au sein du conseil n’avaient certainement pas attiré la sympathie du plus grand nombre, mais en tant que leader, Randy prenait cher. Très cher. La preuve à cette épaule endommagée que Saul passa sous silence, de peur de provoquer un incident diplomatique ou pire, la colère de Morales. « Il ne lui arrivera rien. » Termina finalement Saul en ajustant une dernière fois la prothèse. Il releva la tête pour croiser le regard de Morales. C’était une promesse. La seule, l’unique, qu’il ne ferait jamais. Randy était utile, indispensable même, au bon fonctionnement du camp. Contrairement à d’autres. « La semaine dernière n’a pas été facile, mais il a plus d’un tour dans son sac. Il sait se faire aimer, aussi, ce con. » Saul mit pied et prothèse à terre, se rhabillant rapidement, de ces fringues trempées de sang et de viscères. La flaque au sol n’avait pas encore séché. De ce regard zombie, presque ironique, avec lequel il avait pénétré dans la pièce, il tenta d’essuyer les viscères et l’hémoglobine qui avaient infestées le tissu du matelas, sans succès. Il conclut que la tâche devait être là d’avant. « Je sais qu’il compte beaucoup pour toi, alors… » Se justifia-t-il un peu piteusement en regardant autour de lui à la recherche de son fusil. Il n’avait pas d’explications, simplement, il le savait. Pour les avoir vu échanger, se toucher, pour les avoir présenté plusieurs années auparavant. Il n’était pas idiot. Continuant sur le même ton, Vasarely fit un mouvement de bras vague, comme pour évacuer le sérieux soudain de la conversation. « Donne moi de quoi dormir, and I’ll be on my way.»
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Heaven or hell or somewhere in between (pv)

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